Affaire Boulin : une enquête truffée d'incohérences et de zones d'ombre

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JUSTICE - Robert Boulin, l'ancien ministre du Travail, a-t-il été assassiné en 1979 ? Sa famille, qui ne croit pas à la thèse du suicide, en est convaincue et se bat depuis des années pour faire éclater la vérité. En 2015, une nouvelle information judiciaire a été ouverte. Il faut dire que les invraisemblances fourmillent dans cette affaire, l'une des plus sombres de la Ve République.

Officiellement, Robert Boulin, alors ministre du Travail, s'est suicidé le 29 octobre 1979 dans 50cm d'eau, dans un étang de la forêt de Rambouillet, après avoir absorbé une importante dose de barbiturique. Son corps a été retrouvé le lendemain . Malgré les zones d'ombres, les invraisemblances et le nébuleux contexte politique de l'époque, la justice n'a jusqu'à présent jamais remis en cause cette thèse. 


L'ouverture en 2015 d'une information judiciaire par le parquet de Versailles pour "arrestation, enlèvement et séquestration suivis de mort ou assassinat", était censée apporter à cette affaire un éclairage nouveau et livrer une tout autre vérité. Car la thèse officielle souffre de nombreuses incohérences. 

Une autopsie bâclée

Premier élément troublant, la première autopsie de Robert Boulin réalisée quelques heures après sa mort conclut à une "asphyxie par submersion", autrement dit par une noyade, alors qu'aucune analyse médicale des poumons n'a été réalisée pour le démontrer. Sur ordre du procureur, le crâne ne sera pas non plus ouvert. Sur le bras du ministre, on observe une blessure, qualifiée par les légistes de "lésion en voie de cicatrisations". Or, le kinésithérapeute de Robert Boulin, Alain Morlot, qui l'avait vu la veille de sa mort, assure qu'il n'avait aucune blessure au bras. 


D'autre part, les légistes de l'époque ne mentionnent pas la présence de deux fractures au visage, qui seront finalement constatées lors d'une seconde autopsie en 1984. Enfin, un assistant du légiste affirme également avoir vu un hématome derrière la crâne du ministre. Pourtant, le rapport ne l'évoque pas. 

Des rigidités cadavériques sur le dos

Autre incohérence dans cette affaire, la localisation des rigidités cadavériques de Robert Boulin. Quand une personne décède, le sang cesse de circuler et tombe en fonction de la position du corps. Si la personne est allongée sur le dos, on observera les rigidités cadavériques sur les parties arrière du corps. C'est justement le cas de Robert Boulin. Or, son corps a été retrouvé couché en avant. C'est pourquoi la famille de Robert Boulin pense que le corps du ministre a été déplacé post-mortem puis installé dans l'eau pour laisser croire à une noyade. 

D'étranges lettres d'adieu

"Messieurs, j'ai décidé de mettre fin à mes jours...". Le 28 octobre, huit lettres d'adieu envoyées à des proches de Robert Boulin ainsi qu'à la police et à des médias sont postées. Elles sont signées du ministre. Mais est-ce vraiment lui qui les a rédigées ? Sa famille est certaine du contraire. Plusieurs éléments troublants peuvent en effet permettre d'en douter. 


Tout d'abord, ces lettres arriveront chez leur destinataire à une vitesse record, 18 heures seulement après avoir été postées. Mais surtout, l'un des destinataires, le médecin Pierre Simon, affirme avoir reçu un coup de téléphone des autorités, avant la réception du courrier, pour l'informer qu'il allait recevoir une lettre d'adieu de Robert Boulin. Dès lors, son entourage s'interroge : comment les autorités ont-elles pu savoir que Robert Boulin avait rédigé ces courriers avant leur réception ? 

Boulin était menacé de mort

Robert Boulin, pressenti pour succéder à Raymond Barre à Matignon, était un homme menacé. En conflit avec le RPR, son parti d'origine, il avait confié à ses proches avoir reçu des menaces de morts. Quinze jours avant son décès, son beau-frère a reçu la visite d'un homme qui lui demande d'avertir Robert Boulin "qu'il y a un contrat contre lui et que la date est fixée". Malgré de multiples preuves, ces menaces de mort ne seront jamais versées au dossier. 

La famille Boulin menacée après son décès

La famille de Robert Boulin n'a jamais cru à la thèse du suicide. Rapidement, elle envisage un recours. Mais elle va alors recevoir la visite de l'ancien président de l'Assemblée nationale, Achille Peretti, pour l'en dissuader. Alain Morlot, présent au domicile des Boulin le jour de cette visite, révèle que le leader gaulliste a demandé à l'épouse du ministre de se taire. "Vous n'aimeriez pas que Bertrand (le fils de Robert Boulin, ndlr) finisse comme Robert", aurait-il lancé. 


De nombreuses années plus tard, alors que la famille Boulin a tenté à plusieurs reprises de faire rouvrir l'enquête, la fille du ministre explique avoir reçu des pressions. "Un jour, un parlementaire est venue me voir pour me dire que mon père ne s'était pas suicidé, que ses assassins étaient toujours là et qu'il fallait que je fasse très attention à moi", confie-t-elle à TF1 en 2007. 

L'annonce de la mort avant la découverte du corps

Parmi les invraisemblances de l'affaire Boulin, il y a également l'annonce de sa mort quelques heures avant la découverte du corps. Officiellement, son cadavre a été trouvé par des gendarmes le 30 octobre vers 8h30. Pourtant, en haut lieu, cela fait déjà plusieurs heures que l'on sait que Robert Boulin est décédé. Le journaliste Benoît Collombat, auteur d'un livre sur cette affaire (Un homme à abattre, ed. Fayard) a recueilli plusieurs témoignages édifiants. L'ancien Premier ministre, Raymond Barre, assure avoir été informé du décès vers 3 heures du matin. Idem pour Yann Gaillard et Marie-Thérèse Guignier, respectivement ancien directeur de cabinet et membre du cabinet de Robert Boulin, à qui l'on apprend la mort du ministre au cours de la nuit.

Deux noms donnés au juge

38 ans après la mort de Robert Boulin, la fille de l’ancien ministre conserve l’espoir de faire éclater un jour la vérité.  "Il y a des témoins âgés, en mauvaise santé, je souhaite que les choses avancent vite. […] Mais si le juge d’instruction a les moyens de travailler, il peut connaître la vérité. Il y a des témoins clés qui peuvent être entendus, il y a encore des choses à exploiter", a-t-elle expliqué jeudi 27 octobre lors de l’émission Envoyé spécial sur France 2. Encore faut-il "une volonté politique", estime Fabienne Boulin-Burgeat, ajoutant avoir donné "deux noms" au nouveau juge d'instruction. Selon elle, il s'agit des noms des deux commanditaires.

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