Affaires Maëlys et Arthur Noyer : pourquoi ne passe-t-on pas Nordhal Lelandais au détecteur de mensonge ?

Affaires Maëlys et Arthur Noyer : pourquoi ne passe-t-on pas Nordhal Lelandais au détecteur de mensonge ?

JUSTICE - Alors que l'élucidation de certaines affaires criminelles comme celles de la disparition de Maëlys et l'assassinat du caporal Arthur Noyer semblent dépendre uniquement des aveux de suspects, certains peuvent se demander pourquoi ces derniers ne sont pas interrogés à l'aide d'un détecteur de mensonges. Eléments de réponse.

Même si les "indices graves et concordants" se sont accumulés pour Nordahl Lelandais dans l'affaire de la disparition de la petite Maëlys fin août, puis dans celle de l'assassinat du jeune caporal Arthur Noyer pour lequel il a été mis en examen la semaine dernière, le principal suspect continue de contester les faits qui lui sont reprochés. Pourquoi, alors, ne pas le soumettre au détecteur de mensonge ? 


Distinguer la vérité du mensonge en un clin d'oeil, le rêve de tout enquêteur. Au cours du XIXe et du XXe siècle, scientifiques et policiers ont rivalisé d'imagination pour trouver la solution qui empêcherait les suspects d'induire en erreur la justice. Aujourd'hui encore, bien des enquêtes se trouvent ralenties à cause du doute qui pèse sur les déclarations de certains mis en cause.


Il n'est pas rare de lire, dans certains commentaires d'articles traitant de l'affaire Maëlys, mais aussi par exemple de l'affaire Grégory, des interrogations sur l'utilisation du détecteur de mensonge. Pourrait-il permettre de faire avancer ces enquêtes ? Tout porte à croire que non.

Les techniques de détection de mensonges n'ont jamais fait l'unanimité depuis les premiers essais véritablement scientifiques, à la fin du XIXe siècle. Auparavant, la détection de mensonge était pour le moins hasardeuse. Ainsi, selon le magazine L'Histoire, "en Chine, par exemple, il y a plus de deux mille ans, des grains de riz secs étaient déposés dans la bouche des criminels présumés. Ils étaient confondus si les grains restaient secs après un interrogatoire, car le mensonge, pensait-on, empêchait la salivation". 


Les progrès de la science ont permis, au fil du temps, de mesurer la pression sanguine, puis la respiration, puis la résistance électrique de la peau. En 1938, Leonardee Keeler, que l'on voit sur la photo en haut de cet article, invente un appareil qui permet de mesurer ces trois variables en même temps : le polygraphe. C'est le "détecteur de mensonges", comme on le connaît aujourd'hui. L'entreprise canadienne Polygraphia, qui propose ses services de détection de mensonges, a réalisé un historique détaillé de la polygraphie et de ses techniques.


L'idée principale reste toujours la même : quand une personne ment, certaines réactions naturelles se produisent dans son corps, comme une augmentation de la fréquence cardiaque, transpiration (qui augmente le caractère conducteur de la peau), dilatation de l'iris, etc.

Le menteur qui voulait juste cacher sa maîtresse

Sauf que, de tout temps, on a trouvé des contre-exemples à ces hypothèses. La personne interrogée peut être trop stressée, ce qui la conduit à avoir des réactions physiologiques anormales, voire à mentir, mais pour des raisons différentes de celles imaginées par les enquêteurs...


Dans un article de Slate consacré au détecteur de mensonges, le docteur en criminologie belge Bertrand Renard évoque une affaire d'homicide du début des années 2000  : "Le suspect avait été arrêté et il niait farouchement le meurtre. Mais au moment du test polygraphique, on a découvert qu’il mentait lorsqu’il prétendait qu’il n’était pas dans l’immeuble. On l’a donc remis sous pression et il a fini par avouer qu’il était venu voir sa maîtresse qui habitait aussi dans l’immeuble. Ça n’avait donc rien à voir mais il mentait car il ne voulait pas que sa femme apprenne par le biais de l’enquête qu’il la trompait."


Plus récemment, la série "Le Bureau des Légendes", diffusée sur Canal +, montrait au grand public certaines techniques éprouvées pour mentir sans se faire pincer par un détecteur de mensonges. Il suffit pour celà de modifier soi-même son état mental, par exemple en pensant à des souvenirs stressants ou apaisants, pour fausser les résultats du test. De nombreuses autres techniques censées tromper l'appareil existent, notamment des exercices respiratoires, qui consistent par exemple à retenir son souffle quelques secondes après avoir expiré. 

La Belgique, champion européen du détecteur de mensonges

Pour toutes ces raisons, les résultats d'un test au détecteur de mensonges sont très rarement acceptés dans les tribunaux du monde entier. En France,  une  loi du 7 juillet 2011 précise que ces techniques scientifiques peuvent être utilisées lors d'expertises judiciaires. Dans les faits, elles ne le sont pas la justice ne considère pas leurs résultats comme une preuve. 


En Belgique cependant, rappelle la RTBF, le polygraphe est très régulièrement utilisé au tribunal, même si les résultats ne suffisent pas à faire condamner un suspect. Tout citoyen a d'ailleurs le droit de s'y soutraire. Il n'est en tout cas pas rare que la presse en fasse mention dans ses titres, comme Le Soir, le 23 septembre dernier, à propos de l'enquête sur l'homicide d'une jeune femme. 


Aux États-Unis, le détecteur de mensonges est régulièrement utilisé, mais sa crédibilité et sa recevabilité ont été mis à mal par deux textes législatifs. L'un protège le salarié de l'utilisation de détecteur de mensonge au sein de son entreprise, et l'autre, de la Cour Supreme, décrédibilise son utilisation au cours d'un procès. Malgré celà, le polygraphe est systématiquement utilisé lors de l'embauche d'agents du FBI, sur des questions de drogue et de contre-terrorisme.

En vidéo

Maelys, Arthur Noyer ... Nordahl L. au coeur des soupçons

En Inde, polygraphe et dérives du "serum de vérité"

Au Canada, les résultats du polygraphe sont irrecevables pour la justice pénale, mais pas pour la justice civile, ni au tribunal du travail, rappelle Polygraphia. Cependant, il s'agit moins d'avoir un avis définitif sur le fait qu'un justiciable mente ou pas que d'écouter l'interprétation de l'expert-polygraphe qui a mené l'interrogatoire. En bref, il n'existe aucun pays occidental dans lequel le détecteur de mensonge serait considéré comme la preuve ultime pour résoudre une affaire criminelle. 


Il existe cependant un cas à part : l'Inde. Malgré un arrêt de la Cour suprême qui considère son usage comme une violation de la vie privée, le polygraphe est très largement utilisé par les enquêteurs et bien considéré par la population. Une logique qui n'est pas sans dérives. En 2012, rapporte le Guardian, des enquêteurs ont inoculé un "serum de vérité", du Thiopental, une substance chimique qui ralentit les muscles et la respiration, déjà utilisée par l'armée française pendant la Guerre d'Algérie. Une pratique considérée désormais par de nombreux Etats comme une torture.

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L'affaire Grégory

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