Ex-RH au ministère de la Culture qui incitait des femmes à uriner : "J'avais l'impression que c'était de ma faute"

Justice

TÉMOIGNAGE - L'une des victimes de Christian N., ce haut responsable du ministère de la Culture qui intoxiquait des jeunes femmes pendant près de dix ans pour les pousser à uriner, nous confie espérer que sa prise de parole permettra à toutes les victimes de se reconnaître.

Elles sont cinq à prendre la parole, mais pourraient être 200 à être concernées. Des femmes témoignent dans les médias des entretiens "pervers" que faisait passer un haut responsable du ministère de la Culture. Boisson pour les pousser à uriner, photographies sous le bureau, comportement "intrusif", cet ancien responsable RH  consignait ensuite ses "expériences" dans un fichier qui comporte des centaines de prénoms. Dans la liste, celui d'Elise*. Les faits qu’elle a dénoncés, publiés le 7 novembre dans un article de Libération, remontent pourtant à 2012. Alors pourquoi est-il "nécessaire" de témoigner, sept ans plus tard ? Elle nous explique.

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Elise en a "toujours parlé"

Comme expliqué dans l'enquête  de nos confrères, lorsque cette étudiante de 22 ans se rend rue de Valois pour décrocher un stage – prestigieux – de quatrième année, elle est loin de s’imaginer qu’elle sera victime de la stratégie malsaine du fonctionnaire chargé de son entretien. Pour pousser des femmes à uriner devant lui, ce dernier offrait une boisson, ici un café, dans lequel avait été ajouté du diurétique, un médicament provoquant une envie irrépressible d’uriner, avant de proposer une balade dans Paris, dans des lieux sans toilettes. Si Elise a résisté à son envie "fulgurante" et "anormale" d’uriner, elle est tombée dans les pommes en public. Et a fini avec quatre jours d’hospitalisation pour une infection urinaire "à la porte de la péritonite". 

Sept ans plus tard, elle travaille désormais dans les ressources humaines et se remémore sans difficulté cet événement. Car si elle témoigne publiquement aujourd’hui, ce n’est pas la première fois qu'elle raconte cette histoire. Au contraire. Dès le lendemain, elle sent qu’il y a un "truc qui ne va pas" et appelle la connaissance qui lui a permis d’obtenir ce rendez-vous, lui expliquant que Christian N. a eu une "attitude déplacée", "trop intrusive", et qu’il lui a conseillé d’uriner en public. Mais la victime ne prend pas immédiatement conscience de l’ampleur du problème. D’autant plus que son interlocutrice, qui signalera immédiatement le problème à la médecine du travail, lui fait savoir que ce collègue est "connu comme le loup blanc". "Il avait la réputation d’être un coureur de jupons", nous explique Elise. Elle choisit donc juste de "classer" ce fonctionnaire dans la triste catégorie des "types lourdingues" qu’une femme croise tout au long de sa carrière. "Dans mon métier, j’en rencontre tous les jours des hommes un peu lourds, pas fins", déplore-t-elle. "Je l’ai juste catalogué comme ces types limites qui sont dans un rôle de séduction ou de protection avec les jeunes femmes."

Pire encore, celle qui est encore étudiante finit par se convaincre qu’elle est la principale responsable de cette situation. Il faut dire que lui-même la culpabilise. Après son malaise, l'homme la relève et lui affirme qu’elle a "besoin d’aide", qu’elle a "des problèmes de santé" et que cette envie soudaine d’aller aux toilettes n’est "pas normale". "Il a fait porter le problème sur moi", se remémore-t-elle.  Alors, oui, elle lui reproche à l’époque "d’avoir eu une posture très paternaliste, très ambiguë", mais c’est surtout à elle-même qu’elle en "veut beaucoup". "J’avais l’impression que c’était de ma faute, je me sentais minable."

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C’est pourquoi, pendant près de sept ans, Elise n'imagine "à aucun moment" qu’elle a été victime d’une stratégie malsaine. Ce qui explique que, bien qu’elle raconte son histoire "sur le ton de l’anecdote cocasse" lors de repas de famille ou de soirées entre amis, elle ne décide pas de porter plainte. De fait, elle est à mille lieux de s’imaginer qu’elle a été intoxiquée et qu’elle n’est pas la seule. Jusqu’au 29 mai dernier, lorsqu’on lui envoie un article. Intitulé "Le parquet saisi d’une histoire à se pisser dessus", et publié par Le Canard enchaîné, il relate de faits en tout point similaire à ceux vécus par notre interlocutrice. 

Une révélation qui transforme du tout au tout ce souvenir qui ne l’a jamais vraiment quittée. L’histoire qui était à l’origine sa "très forte envie de faire pipi lors d'un entretien" se transforme en "j’ai été intoxiquée par un DRH". "A partir de là, beaucoup de liens se font." Au printemps dernier, la vingtenaire comprend comment il l’a poussée à uriner dans la rue, pourquoi elle a dû faire le tour de Paris, pourquoi il lui a proposé un café "sans même avoir sorti [son] CV" et pourquoi, durant toutes ces heures, il ne lui pose "aucune question" sur ses motivations et son parcours. Une "libération". "D’un coup, je me dis ‘mince,  tu n’étais pas le problème, en fait, c’était lui' !" La honte change de camp. 

On se rend compte qu’on a été victime de quelque-chose d’ignoble- Elise*

Face à cette prise de conscience brutale, Elise tarde à réagir. Elle veut porter plainte, mais s’interroge sur son "poids" et sa "légitimité" face à ce haut responsable. D’autant plus lorsque les faits datent. Pourquoi saute-t-elle le pas un mois plus tard, le 13 juin ? Pourquoi prendre la parole dans les médias ? "Pour les autres victimes", qui seraient au moins "dix ou vingt", selon les confessions de Christian N.. Celui-ci a par ailleurs été mis en examen fin octobre pour avoir pris en photo les jambes de la sous-préfète de Moselle. "Celles qui ne se doutent de rien ont le droit, elles aussi, à la vérité", résume la DRH. 

*Le prénom a été modifié  

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