Fausse agression islamiste à Montreuil : le mystère de la hache au coeur du procès de l'ex-gérant des Restos du coeur

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JUSTICE - Ce jeudi, Richard Sautour, ex-gérant des Restos du coeur de Montreuil, était jugé pour avoir dénoncé une fausse agression islamiste en juillet dernier. Un élément matériel est souvent revenu dans le débat : une hache, dont on a appris lors du procès qu'elle lui appartenait.

Dans la salle d'audience, il feuillète nerveusement les pages de son livre en attendant son tour. Richard Sautour, cheveux poivre et sel et petites lunettes rondes, était jugé ce jeudi au tribunal de Bobigny pour avoir dénoncé une fausse agression islamiste le 1er juillet 2016. Sa femme, habillée d’un trench beige, d’un pantalon noir et de mocassions vernis, est à ses côtés bien qu’elle ne soit pas jugée.


Dans cette affaire troublante, le tribunal a tenté de démêler le vrai du faux tout au long de l’audience face à un prévenu déterminé, qui n’a pas bougé de ses positions. Et un élément matériel du dossier est souvent revenu sur le tapis : la hache. Il ne s’agit pourtant pas de l’arme que l’on a retrouvée enfoncée dans le bas-ventre de Richard Sautour, mais elle a cristallisé toute les tensions.


Pour se souvenir de cette fameuse hache, il faut remonter au 1er juillet. Il est 7h30 quand Richard Sautour dit avoir été agressé. L’homme venait d’arriver dans les locaux des Restos du cœur de Montreuil, dont il était le gérant, lorsqu’un couple – "un homme d’origine africaine et une femme voilée de type européen" - l’a violemment attaqué. Il dit s’être fait planté un couteau dans le ventre avant d’avoir réussi à mettre en fuite ses agresseurs. L’enquête finira par s’orienter vers une fausse agression.

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En fait, la hache m’appartientRichard Sautour

L’enquête justement, avait mis en lumière quelques éléments embarassants, dont des traces ADN appartenant à la femme du prévenu, retrouvées sur une hache, sans que l’on puisse expliquer pourquoi. Ce jeudi, Richard Sautour, habillé d’un blazer gris sur une chemise bleu ciel, a apporté des éléments de réponse pour le moins troublants. "En fait, la hache m’appartient", lâche-t-il devant une présidente estomaquée. "Pourquoi ne l’avoir jamais dit aux enquêteurs", s’étonne-t-elle. "On ne m’a jamais posé la question", affirme-t-il sereinement. La présidente, l'avocat de la partie civile et la procureure le questionneront à plusieurs reprises sur ce nouvel élément.


Mais comment cette hache a-t-elle pu se retrouver dans les locaux des Restos du coeur de Montreuil ? Six mois avant l’agression, Richard Sautour affirme avoir ramené cette hache de sa cave dans les locaux car il "n’en avait plus l’utilité". La présidente semble dubitative. "Soit, lâche-t-elle. Continuez". Il explique ensuite que trois ou quatre mois avant l’agression, tous les outils qui se trouvaient dans les locaux des Restos ont été volés, dont cette fameuse hache qui réapparaitra quatre mois plus tard entre les mains de son agresseur présumé. 

Des menaces ?

Des éléments qui viennent, selon lui, corroborer la thèse du règlement de comptes. "Il ne s’agit pas d’une attaque terroriste, assure-t-il nerveusement. Ce sont des gens du quartier qui veulent en découdre, qui veulent me faire plier". La présidente l’interrompt : "Je souffle monsieur, mais ça commence à faire beaucoup là". Il ne se démonte pas et explique qu’en l’espace de quelques mois, il a reçu une douzaine de lettres de menaces. 


"Vous savez dans le monde de l’humanitaire on en reçoit beaucoup", lance-t-il. Et la présidente de répondre : "Non je ne savais pas monsieur. Je suis peut-être un peu naïve, mais je ne savais pas que dans le monde de l’humanitaire on recevait des menaces de mort et des cercueils". Interrogée à la barre, la déléguée générale des Restos du cœur, Catherine El Arouni, indique pourtant qu’à sa connaissance qu’aucune lettre de menaces n’a été reçue dans aucun des 30 centres de la Seine-Saint-Denis.

La hache dans le comptoir

Un autre élément troublant autour de cette même hache interroge la présidente. En effet, lorsqu’ils sont arrivés sur les lieux, les enquêteurs ont retrouvé l’arme logée dans le comptoir et n'ont eu aucun mal à l'en extraire. Richard Sautour raconte en fait s’être battu avec un de ses deux agresseurs avant que l’un d’eux se jette sur lui, "la hache entre les mains", pour le frapper à la tête. La victime, devenue prévenu lors de ce procès, l’aurait alors repoussé avec son bras, conduisant la hache à venir s’encastrer dans le comptoir. 


Une version à laquelle la présidente peine à croire. "On voit difficilement comment elle a pu atterrir de manière aussi perpendiculaire alors que vous l’avez repoussée avec le bras", estime-t-elle, sourcils froncés. Loin de se démonter, Richard Sautour lui rétorque : "Vous savez, il y a mis du cœur". 

Des incohérences

La présidente et la procureure pointent ensuite du doigt d’autres éléments accablants dans ce dossier. Richard Sautour dit notamment s’être défendu à l’aide d’un manche à balai, "jamais retrouvé par les enquêteurs", note la présidente. Le couteau également, placé verticalement, laissant à penser qu’il aurait pu se l’asséner lui-même. L’expertise graphologique, venue établir que l’écriture de la personne qui avait rédigé la lettre de menaces était la même que celle de Richard Sautour.


Son attitude aussi, qui ne semblait pas particulièrement choqué par ce qui venait de lui arriver, selon les sapeurs-pompiers arrivés sur place les premiers. Les faits en eux-mêmes, "dignes d’un film d’action", selon la procureure. "Quelqu’un d’handicapé à 79% - il a une jambe et un bras malades – n’aurait pas pu se défendre de la sorte". L’absence de témoignages pour soutenir son histoire, enfin, malgré le grand nombre qui a été interrogé dans le cadre de cette enquête.

Inventer ça, c’est voler l’histoire et la souffrance des véritables victimes du terrorismeLa procureure

Interrogé sur ces contradictions et ces incohérences, Richard Sautour répond bien souvent qu'il "n'en sait rien". Pour lui, il s'agissait avant tout d'une "banale" et "courante" agression. "C'est banal de se faire agresser avec une hache et des couteaux par des gens qui crient Allah Akbar ?", lui demande la présidente visiblement choquée par ses propos qui interviennent dans "un contexte gravissime d'état d'urgence".


La procureur a elle aussi fait part de son malaise quant à cette affaire. "Monsieur, je ne peux entendre que ce que vous avez vécu est banal, démarre-t-elle. Ce que vous décrivez est un attentat". Et d'asséner : "Inventer qu’on a été victime d’un attentat, aller jusqu’à s’infliger soit même des blessures, soutenir devant un procureur de la République que cette histoire est vraie, c’est une insulte aux véritables victimes du terrorisme, regrette-t-elle. C’est voler leur histoire et leur souffrance et participer à créer l’ère du soupçon".

Quelles motivations ?

Si la procureure est certaine qu’il a inventé cette agression, elle s’interroge pourtant sur les motivation de Richard Sautour. "S’est-il persuadé à force de mensonges qu’il a vraiment été victime d’une attaque terroriste ?, lance-t-elle pendant sa plaidoirie. Je ne le sais pas." En effet, ni les experts psychiatriques ni ses proches n’ont déclaré qu’il pouvait avoir des problèmes psychiatriques ou des envies suicidaires. "J’aime trop la vie", plaide-t-il d’ailleurs à la barre. Un discours partagé par son avocat qui, dans une longue plaidoirie, a reconnu "ne pas avoir réponse à tout" mais être certain de l’équilibre psychologique de Richard Sautour.


La procureure a requis six mois de prison ferme, la peine maximale pour ce type de délit. L’avocat de la partie civile, qui représentait les Restos du cœur, a de son côté réclamé un euro symbolique. Le jugement sera rendu le 15 juin prochain.

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