Affaire Carlos Ghosn : "Il ne bénéficie pas d'un traitement spécifique"

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INTERVIEW - Arrêté le 19 novembre au Japon pour malversations financières, Carlos Ghosn a été placé en garde à vue puis en détention provisoire. L'affaire fait scandale au pays du soleil levant, où la perception des chefs d'entreprise n'est pas la même qu'en France. Béatrice Jaluzot, maître de conférences à l'université de droit Lyon 3 et spécialiste du droit asiatique nous livre son éclairage.

"Garde à vue prolongée de 10 jours", "conditions de détention difficiles", "mise au pilori médiatique". Vue de France, l'arrestation, et les conditions de sa détention, de Carlos Ghosn étonnent. La réalité n'est pas si simple prévient Béatrice Jaluzot, maître de conférences à l’université de droit Lyon 3. Elle nous explique pourquoi.


Arrêté le 19 novembre à sa sortie d'avion sur le sol japonais, il est soupçonné d'avoir utilisé de l'argent de la compagnie à des fins personnelles et d'avoir minimisé sa rémunération. Les sommes sont considérables : le PDG du plus gros constructeur automobile aurait déclaré au fisc japonais "seulement" 39 millions d’euros.  Il est depuis incarcéré au centre de détention de l'arrondissement de Katsushika à Tokyo. 

LCI - A quel stade de la procédure se trouve Carlos Ghosn ?

Béatrice Jaluzot -Tout d'abord, Carlos Ghosn n’est pas en garde à vue, il est en détention provisoire, le temps de rassembler les preuves nécessaires à une potentielle inculpation. Cela existe également en France, une détention provisoire peut être décidée pour les cas les plus graves comme dans les cas d’infractions financières impliquant d'importantes sommes d'argent.


Au Japon, il y a donc 3 jours de garde à vue, puis potentiellement 10 jours de détention provisoire renouvelable 10 jours. La démarche vaut pour chaque chef d'inculpation. Dans ce cas précis, il y aura certainement un grand nombre de chefs d’inculpation, et à chaque fois la procédure reprendra à zéro. Donc la détention risque de se prolonger encore. Mais finalement, ces 23 jours représentent un temps extrêmement court. En Allemagne c'est 60 jours, en France, c'est encore plus long.

LCI - La presse japonaise est très critique envers Carlos Ghosn, au point que l'on se demande si la présomption d'innocence existe au Japon...

Béatrice Jaluzot - C’est un vieux classique. Depuis que les Japonais ont durci le contrôle des dirigeants sociaux, il y a une pression médiatique totalement renforcée. Carlos Ghosn ne bénéficie pas d'un traitement spécifique. Il y a eu d’autres arrestations de dirigeants sociaux très hauts placés ces dernières années qui ont défrayé la chronique. 


Il y a quelques années, par exemple, un chef d'entreprise chargé de construire des bâtiments publics a triché sur les normes antisismiques. Il s’est fait prendre la main dans le sac. En plus d'avoir été déshabillé médiatiquement, il a du répondre aux questions du Parlement et les images étaient diffusées à la télévision ! Les Japonais quand ils sont en colère, ils peuvent être très durs.

LCI - Comment expliquer cette "sévérité" envers les chefs d'entreprise ?

Béatrice Jaluzot - Si le retentissement est si important, c’est qu'au Japon, les entreprises n’ont pas la même fonction sociale qu’en France. La société japonaise entière tourne autour des entreprises, tout le tissu social repose sur l'entrepreneuriat. Les entreprises ont une place bien plus importante qu’en France.


Au-delà de ça, les Japonais sont passés pratiquement sans transition de dirigeants que l’on ne voyait jamais dans des entreprises omniprésentes et dépersonnalisées à une responsabilité personnelle renforcée et médiatisée. Depuis les réformes de la gouvernance d’entreprise au début des années 2000, les dirigeants sont vraiment responsables et il est notamment extrêmement mal vu de tricher sur les comptes. Or on reproche à Carlos Ghosn de ne pas avoir déclaré l’entièreté de ses revenus, d’avoir utilisé les caisses de l’entreprise pour son propre usage. Au Japon, on n’aime pas que l’on s’enrichisse personnellement sur le dos des entreprises. Ça n'est pas possible, l'esprit du collectif prend le dessus.

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