"L'islamophobie n'existe pas, ce n'est pas un délit" : comment Zemmour joue avec les mots pour nier une réalité

Justice
À LA LOUPE - Habitué des sorties polémiques, Eric Zemmour s'est attaqué au terme "islamophobie" ce jeudi, sur Paris Première. Selon lui, il ne s'agit aucunement d'un délit. Au nom de la liberté d'expression, tout le monde aurait "le droit" d'être islamophobe. A La Loupe s'est penché sur la question et a démêlé le vrai du faux.

"L’islamophobie n’existe pas. Ce n’est pas un délit, c’est la volonté des minorités islamistes qui essayent de nous imposer ce délit d’islamophobie qui n’existe pas." Sur le plateau de "Zemmour et Naulleau" (Paris Première),  Eric Zemmour tenté de raviver une querelle déjà ancienne. En niant le fait que l'islamophobie soit punissable par la justice, l'essayiste questionne surtout la définition du terme islamophobie.


"On a le droit de critiquer l’Islam, on a le droit même de détester l’Islam, on a le droit d’avoir peur de l’Islam, comme on a le droit de détester , de critiquer le christianisme, le judaïsme, le protestantisme, etc", indique-t-il ensuite pour étayer ses propos.


A-t-il raison ? Pour commencer, intéressons nous au droit. Que dit la législation française ? Il est vrai que le terme islamophobie n'est pas inscrit tel quel dans la loi. Mais deux textes de loi condamnent les discriminations à raison de l'appartenance réelle ou supposée une religion. La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse punit en effet toute incitation "à la discrimination, à la haine ou à la violence à l'égard d'une personne ou d'un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée" (cf. article 24). Les propos anti-musulmans rentrent donc dans cette catégorie.


L'article 125-1 du code pénal punit quant à lui toute discrimination envers une personne physique ou morale à raison de son appartenance réelle ou supposée à une religion. "Nous nous appuyons sur ce texte lorsqu'il s'agit d'actes homophobes, que ce soit des actes de violence, une discrimination à l'embauche ou un refus de service comme dans l'affaire du Cénacle", nous indique Me Ouadie Elhamamouchi. Dans le cadre de cet affaire, une femme de confession musulmane et portant le foulard attaquait un restaurateur qui l'avait violemment refoulée de son établissement, en août 2016. Ce dernier avait écopé en appel d'une amende de 3000 euros.

Le fait que le terme islamophobie n'apparaissent pas littéralement dans la loi justifie-t-il les propos de Zemmour ? Non, assure Me Elhamamouchi. "Aucune religion n’est mentionnée (dans ces deux textes de loi), pour autant est-ce qu’on va dire que l’antisémitisme n’existe pas, que la judéophobie n’existe pas, ou même parce que cet article ne vise pas que les discriminations envers les religions que l’homophobie ou la négrophobie ne sont pas des délits, avance l'avocat. Il y a une transcription juridique de ces actes".


Dans un tribunal, le terme islamophobie ou islamophobe est d'ailleurs régulièrement employé : "On l’utilise parce que tout le monde le comprend, poursuit-il. Ensuite les juges, quand ils condamnent, font référence à une discrimination spécifique envers les musulmans. De la même façon, dans un cas de négrophobie, le juge ne va pas mettre dans ses actes le terme négrophobie mais discrimination envers une personne de couleur, comme c’est inscrit dans le code pénal."

Mais que signifie vraiment le terme islamophobe ?

Mais la critique d'Eric Zemmour va plus loin, elle remet en cause la définition d'islamophobe au sens de discrimination envers les musulmans. "Ce qu’il essaye de faire croire, c’est que l’islamophobie cacherait l’idée que l'on veut empêcher la critique de l’Islam", estime Me Sefen Guez Guez. "Il met en avant la liberté d’expression." Pour l'avocat du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF), le polémiste se trompe là encore. 


"Il fait une confusion entre la définition qu’il croit connaitre de l’islamophobie et la réalité. Ce n’est pas une opinion, c’est un délit. Ce que dit le CCIF dit - et c’est ce qui est retenu par les juridictions - c’est que la critique de la religion ne rentre pas dans la définition de l’islamophobie. Le collectif n'a évidemment pas fait de procédures à l’encontre de Charlie Hebdo lors des caricatures du prophète ou ce genre de choses. Il se concentre sur les actes de discrimination. Après, ceux qui veulent caricaturer, caricaturent."

Une vieille querelle sémantique

Plus qu'une confusion, il s'agit en réalité d'une querelle sémantique qui ne date pas d'hier. Caroline Fourest, grande défenseuse de la laïcité, rejette ainsi l'emploi d'islamophobie. Selon elle, ce mot est un moyen de condamner toute critique de l'Islam. En 2012, l'écrivain Salman Rushdie corroborait cette idée : "l'islamophobie (...) est un mot qui a été inventé récemment pour protéger une communauté. Mais l'islam (...), c'est une religion, un choix. Et dans une société ouverte, nous devons pouvoir converser librement au sujet des idées", indiquait-il selon le Point. Parmi les défenseurs de cette analyse, on retrouve également Manuel Valls. Il y a quelques années, alors qu'il était Premier ministre, il se refusait ainsi à employer ce terme et préférait parler de "racisme anti-musulman".


Si l'on regarde l’étymologie du mot, cette théorie se tient. Islamophobie est la contraction d'Islam et de phobie - la crainte, la frayeur. On peut donc l'entendre comme la peur de l'Islam et non le rejet de tous les musulmans. Mais le sens du suffixe grec a bien évolué au fil du temps. Il peut aussi vouloir dire : hostilité sociale, haine. On retrouve d'ailleurs cette signification dans les mots homophobe, xénophobe ou encore grossophobe. Personne aujourd'hui ne s'opposera au fait que des propos homophobes sont une discrimination à l'encontre d'une personne ou d'un groupes de personnes homosexuelles. Ainsi, si l'on regarde la définition du terme islamophobie dans le dictionnaire Larousse, on peut y lire : "hostilité envers l'islam, les musulmans."

"Ceux qui aujourd’hui essaient de nier ce terme ont dix ou vingt ans de retard, il est aujourd'hui pleinement accepté dans la société française, tout le monde l’emploie, estime Me Elhamamouchi, et même ses pires détracteurs". "Certains polémistes comme Zemmour essaye de jouer de la confusion pour nier une réalité qui existe très concrètement", le rejoint Me Guez Guez. 

Fin du débat ? Cela prendra encore certainement un peu de temps. La sociologue, Houda Asal, s'est intéressée à ce qu'elle appelle "la fabrique d'un nouveau concept". Dans une étude publiée en 2014, elle détaille l'importance du débat sur la sémantique - parfois houleux - en France, contrairement à d'autres pays comme au Royaume Uni. Les choses doivent selon elle évoluer : "l’hésitation à nommer reflète la difficulté à appréhender la spécificité d’un phénomène de racisme qui vise les populations musulmanes, sur la base de leur appartenance religieuse. Peut-être est-il temps d’ouvrir, parallèlement à un débat sur l’usage du terme, un champ d’investigation sur l’islamophobie en France."  A méditer.

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