Mediator : après le scandale, un procès qui ne vient toujours pas

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INTERVIEW – A l’occasion de la sortie de "La fille de Brest", consacré au scandale du médicament coupe-faim Mediator, Me Jean-Christophe Coubris, qui représente environ 2000 victimes, déplore notamment sur LCI que la date du procès pénal, plusieurs fois repoussée, ne soit pas encore fixée.

LCI : A quel moment précisément avez-vous été amené à traiter le dossier Mediator ?

Me Jean-Christophe Coubris : Fin 2010, quand plusieurs victimes nous ont sollicités. Un grand nombre de plaintes ont été déposées les mois suivants. Aujourd’hui, nous représentons environ 2000 personnes. Un certain nombre n’est victime que de tromperie. 1300 ont des séquelles physiques : valvulopathie, hypertension artérielle… Plusieurs familles ont déploré des décès, une dizaine environ. Autant de dossiers déposés devant l’Oniam (Office national d’indemnisation des accidents médicaux), fonds de garantie censé pouvoir indemniser les victimes du Mediator.

LCI : Vous représentez donc 2000 victimes du Mediator. Mais, au total, combien pourrait-il en avoir ?

Me Jean-Christophe Coubris : Le Mediator a été commercialisé à partir de 1976. Il est resté en vente jusqu’en 2009. Pendant ces 33 ans, 145 millions de boîtes ont été vendues et plus de 5 millions de patients ont consommé le médicament en France. J’ai encore reçu lundi dernier une personne qui va subir une opération au cœur. Des victimes, il y en a donc par milliers. Mais toutes ne se sont pas encore manifestées.

"Un de mes clients a refusé le million d'euros proposé par Servier"

LCI : Des milliers de victimes demandent à être indemnisées depuis des années. Où en est-on sur ce dossier ?

Me Jean-Christophe Coubris : Certaines ont accepté l'indemnisation à l’amiable proposée par le laboratoire Servier. Plusieurs en ont eu assez de ces années d’attente, certaines sont âgées, certaines sont dans des situations financières dramatiques. Elles n’ont pas d'autre choix que d’accepter cette offre, aussi faible soit-elle… En ce qui me concerne, j’ai toujours tenu le même discours : il n’est pas possible d’accepter une offre qui n’est pas à la hauteur du préjudice et de ce que je pourrais obtenir devant un magistrat. Il faut savoir que ces sommes, devant un tribunal, peuvent être multipliées par deux ou par trois… Sur les 1300 dossiers que nous avons déposés, plus de 60% sont susceptibles d’être indemnisés. Servier a fait des offres, allant de 2000 euros à plus d’un million d’euros environ selon le préjudice subi. Seules 36 victimes ont choisi la procédure amiable à ce jour.

LCI : Sur ces 36 personnes, certaines ont-elles touché ce million d’euros que vous évoquez ?

Me Jean-Christophe Coubris : Non, l'un de mes clients s’est vu proposer cette somme. Mais il a refusé. Même si ce chiffre peut sembler extraordinairement important, il est assez faible par rapport à sa vie totalement gâchée. C’est une personne qui ne peut plus travailler, son cœur a été opéré à deux reprises. Elle souffre au quotidien et son espérance de vie est potentiellement réduite… Le préjudice est énorme.

"Tout a été fait pour retarder le procès"

LCI : Outre l’aspect financier, les victimes attendent, pour beaucoup, un procès…

Me Jean-Christophe Coubris : Bien évidemment. La majorité des victimes du Mediator veut la justice avec un procès et une condamnation des responsables qui les ont plongées dans ce désarroi.

LCI : Du point de vue pénal, où en est la procédure ?

Me Jean-Christophe Coubris : Deux instructions sont ouvertes, l'une notamment pour "tromperie aggravée et prise illégale d'intérêt" et l'autre notamment pour "homicides involontaires". Il y a eu un très grand nombre de mises en examen. Nous avons un dossier très important à l’encontre des laboratoires Servier mais aussi contre l’Agence du médicament et de certains responsables qui ont favorisé la commercialisation pendant si longtemps de ce produit toxique. Je n’ai malheureusement toujours pas de date d’audience. Tout a été fait pour retarder ce moment.

LCI : Combien de temps devrait durer ce procès ?

Me Jean-Christophe Coubris : Il faudra compter entre quatre et huit semaines d’audience. Mais, comme je viens de l'indiquer, il faudrait donc déjà avoir une date. Il y a quelques mois, j’ai entendu un ministre de la Justice nous dire que ce procès se tiendrait avant la fin des travaux du Tribunal de Grande Instance de Paris aux Batignolles. Je suis extrêmement surpris d’être mélangé à un calendrier de travaux, qui, par ailleurs a été retardé. Je trouve cela inacceptable et inaudible pour les victimes. La structure du TGI de Paris, telle qu’elle existe aujourd’hui, est largement suffisante pour pouvoir recevoir des milliers de victimes. On a su le faire pour les irradiés d’Epinal, on a su le faire pour le procès PIP à Marseille, et là, on ne peut pas… ll y a peut-être d’autres difficultés qu’il faut évoquer. En 2017, il y a parait-il une élection assez importante. Je crois en fait que le gouvernement actuel se lave les mains de ce dossier pour le transmettre à son successeur. C'est fort détestable car nous avons des victimes qui sont dans la souffrance, qui attendent désespérément et qui finissent par ne plus y croire…

LCI : Au regard de la tromperie, des séquelles, des morts, quelle pourrait être la condamnation la plus lourde ?

Me Jean-Christophe Coubris : Jacques Servier, fondateur du groupe pharmaceutique, est décédé en 2014. Il n’est plus là alors que c’est lui qui aurait dû être sanctionné le plus lourdement. Pour les autres, les peines seront importantes, je l’espère.

"Des histoires d'argent"

LCI : Comptez-vous sur la sortie du film "La fille de Brest" pour voir les choses bouger ?

Me Jean-Christophe Coubris : J’espère que le public percevra mieux à quel point le combat, mené contre un corps médical dans le déni, dans le conflit d’intérêts, est difficile. Le Docteur Frachon a eu une attitude remarquable et elle l’a encore aujourd’hui. Pour les victimes, elle est disponible 24h/24, 7 jours sur 7, 365 jours par an. Pour faire condamner les laboratoires Servier et obtenir réparation pour les victimes, elle est prête à tout. Je pense qu’elle puise cette motivation à travers la souffrance des personnes qu’elle a pu rencontrer. Elle, comme nous, voulons que la vérité soit connue et reconnue. Les laboratoires Servier connaissaient parfaitement la toxicité de cette molécule. Ils ne pouvaient pas l’ignorer. En tous cas, pas pendant toutes ces années. Malgré cela, en connaissance de causes, ils ont continué à commercialiser ce médicament très dangereux et mortel pour certains. Tout ceci, pour des histoires d’argent… Tout se résume à cela…

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