Le témoignage du gendarme Abgrall très attendu : "Je connais sa façon de faire, je sais ce qu'il est capable de faire"

DANS LA TÊTE DU TUEUR - Suite ce mardi 9 mai du procès de Francis Heaulme, jugé depuis deux semaines devant la cour d'assises de la Moselle pour le double-meurtre de Montigny-lès-Metz. L'homme qui a arrêté "le routard du crime", le gendarme Jean-François Abgrall, livrera un témoignage très attendu. Avant le début du procès, il nous avait raconté comment il était entré dans la tête de l'un des plus grands tueurs en série français.

Pendant des années, Francis Heaulme a sillonné les routes de France et tué sans logique apparente hommes, femmes, enfants. Mais le tueur en série va finir par croiser la route d'un gendarme, Jean-François Abgrall, qui va comprendre que celui qu'il auditionne n'est pas qu'un simple marginal. L'enquêteur va peu à peu décrypter son langage codé et les meurtres qui en découlent. La justice en compte désormais neuf. Mais pour l'ancien gendarme, il pourrait y en avoir d'autres. Entretien avec celui qui est entré dans la tête du tueur...

LCI : Comment s’est passée votre première rencontre avec Francis Heaulme ?

Jean-François Abgrall : Je l’ai rencontré en juin 1989, j’enquêtais sur un homicide commis sur une plage à Brest. Francis Heaulme était alors inconnu des radars de la justice. A l’époque, il n’est qu’un "routard", marginal. Il faisait partie d’une liste de personnes que je devais retrouver. Il pouvait être un témoin potentiel puisque que son nom apparaissait dans un foyer Emmaüs à proximité de la scène de crime. On l'arrête alors en Normandie, à environ 200 kilomètres du lieu du meurtre. La première chose qui m’étonne, c’est qu’il ne demande pas pourquoi on le retient. J’ai en face de moi quelqu’un de singulier, qui est constamment dans l’observation de l’autre et de son environnement. Il parle peu, distribue ses mots. Il y a une sorte d’attente entre le moment où il lâche sa phrase et où il va reparler à nouveau. Il observe la réaction de l’autre. Il y a une forte intensité, c’est étrange, Francis Heaulme, c’est quelqu’un qui prend de la place.

LCI : Que vous dit-il ?

Jean-François Abgrall : La conversation s’oriente très vite sur les traumatismes qu’il dit avoir vécus à l’armée, notamment lorsqu’on lui a appris à tuer une sentinelle. Or, il n’a pas fait le service militaire. En revanche, la façon dont il me décrit ce qu’on lui a soi-disant enseigné correspond à la façon dont la victime a été assassinée. A l’époque, il ne sait pas que je fais le lien avec l’affaire de Brest puisqu’il croit parler à un gendarme de Normandie. Mais quand il voit que ça m’intéresse, il s’arrête et me donne un alibi : le jour du crime, il était hospitalisé à Quimper. On se rendra compte bien plus tard que l’heure inscrite dans les registres médicaux n’est pas la bonne. Faute d’éléments, il est relâché. Je finirai par le confondre grâce à ses indications. Il m’avait expliqué qu’il avait vu un autre commettre le crime : "C’est la faute du Gaulois". Ça peut paraître comique au départ mais en réalité, toutes ses descriptions sont très précises. Francis Heaulme a le sens de la caricature. Quand je finis par retrouver ce fameux "Gaulois" - en réalité, un SDF qu’il a rencontré dans le foyer Emmaüs près de la plage - celui-ci ressemble effectivement à Astérix. Ledit "Gaulois" m’expliquera que ce jour-là, sur la plage, il était avec un type très grand qu’il ne connaissait pas, qui s’en est pris à une femme. Lui a fui. Je lui montre les photos et il me désigne Francis Heaulme.

LCI : Ce qui veut dire que Francis Heaulme se souvient avec précision des visages, des lieux et des scènes de crime ?

Jean-François Abgrall : Il a une mémoire "autistique". Sur les scènes de crime, il va vous décrire des détails très précis et extrêmement orientant (la couleur d’une tapisserie, le lieu…). Dans ces scènes, il se décrit toujours comme spectateur : soit il est arrivé et a vu le crime, soit c’est l’auteur du crime qui lui a raconté. Ce n’est jamais lui, c’est "l’autre". Il a toujours la malchance d’arriver au mauvais endroit, au mauvais moment. Il disait souvent : "Partout où je passe, y a des meurtres".

LCI : Il est dans le mensonge...

Jean-François Abgrall : Il a un côté manipulateur et pervers, évidemment. Il parle ainsi quand on ne lui demande rien ou en dehors des auditions, lorsqu'on le transfère, quand la parole ne compte pas. Mais selon moi, il ne sait pas élaborer de mensonges construits. Dans notre logique, on parlerait effectivement de mensonges au sens où ce n’est pas la vérité telle qu’elle s’est produite. Mais dans la sienne, c’est un autre mécanisme. Il mélange réel et fiction. Souvent, il fantasme et s’invente un monde qui correspond à la base de son récit. Par exemple, il va vous expliquer : "J’étais en guerre, il y avait des Allemands en treillis". En revanche, le contenu de l’histoire, qui est le meurtre, est lui bien réel. Vous pouvez donc le réentendre trois ans plus tard sur une affaire, il vous racontera exactement le même contexte avec des Allemands en treillis parce que c’est ce qu’il avait à l’esprit à ce moment-là. Il avait sûrement l’impression d’être en guerre, d'être agressif au moment où il a croisé sa victime. Il faut prendre le temps de l'écouter et entrer dans sa logique.

"J'ai eu des pépins"

LCI : Une logique complexe et un langage codé propres que vous avez fini par décrypter. Expliquez-nous...

Jean-François Abgrall : Francis Heaulme mélange différentes informations existantes. On a affaire à quelqu’un qui transpose sciemment et en permanence les situations. En d'autres termes, les explications qui ne collent pas à un meurtre correspondent toujours à un autre. Ensuite, il a un langage propre. Lorsqu’il reconnaît son implication dans l'affaire de Brest, il me parle d'un "pépin" et dit qu’il y a eu "d’autres pépins". Je vais donc essayer de lister avec lui cette série de "pépins" qui correspondent à des meurtres… Il me parle ainsi d’Arras, de ce champ où il y avait un gars avec un treillis qui parlait allemand et qui a frappé une femme : c’est le meurtre de Sylvie Rossi. Il me dit aussi qu’avant Brest, qui est devenu notre date référente, il se trouvait entre Boulogne-sur-Mer et Cherbourg, à 12 kilomètres de la mer et explique : "J’ai étranglé un arbre, qui est devenu mou et je l’ai laissé dans les herbes folles". En fait, l’arbre se révélera être le petit Joris Viville qui a été étranglé et poignardé à coups de tournevis. Quand le légiste indiquera que la victime présente 84 traces, Heaulme le reprendra en lui disant "non, 83". C’est Francis Heaulme…

LCI : Va-t-il vous parler des meurtres des deux enfants de Montigny-lès-Metz ?

Jean-François Abgrall : Oui mais toujours indirectement. Il me détaille précisément : "Je passais dans l’Est de la France, à droite y a un talus, en haut du talus une voie de chemin de fer, au bout, il y a un pont avec des poubelles, un stop. A gauche, la rue remonte, moi, je passe à vélo, je reçois des cailloux de deux gamins qui sont sur la voie de chemin de fer, je pars à gauche puis je reviens dans l’idée de les corriger mais j’arrive et ils sont morts. C’est pas moi." On cherche alors dans toutes les affaires non élucidées mais le dossier de Montigny a été classé, il n’est plus dans les bases de données (Patrick Dils a été condamné, ndlr). On savait pourtant que cette histoire avait un sens mais on ne savait pas où. Ce n’est qu’en 1997 que je reçois un courrier d’une stagiaire-avocate qui étudie le dossier Patrick Dils. Lui clame son innocence. Elle a vu qu’un tueur en série qui n’était pas connu à l’époque est originaire de Metz. Elle nous demande s’il ne pourrait pas avoir un lien. Dans son courrier, elle me résume l’affaire : deux enfants tués près d’une voie de chemin de fer, un pont, des poubelles... Je comprends tout de suite. J’alerte le parquet. Le président de la cour de cassation entendra Francis Heaulme qui lui confirmera que ce jour-là, il est passé à Montigny-lès-Metz et a vu les enfants. On lui demande de faire un croquis, ce qu’il fait en se mettant en scène. Il y a un basculement dans son audition lorsqu’on lui demande de dessiner, ce n’est plus "l’autre", c’est lui. Patrick Dils finira par être acquitté.

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Montigny-lès-Metz : Francis Heaulme sera jugé seul

"Nous n’avons mis à jour qu’un bout de son parcours criminel"

LCI : Le dossier de Montigny reste complexe, la plupart des éléments matériels ayant été détruits....

Jean-François Abgrall : Effectivement, on se retrouve face à des méthodes d’investigation obsolètes et des témoignages fragiles au vu des années passées. Mais Francis Heaulme a aussi reconnu qu’il était sur place, il a confié à des codétenus qu’il avait tué les enfants, et deux frères qui pêchaient l’ont vu ce jour-là en sang...

LCI : Vous avez donc une intime conviction sur son implication ?

Jean-François Abgrall : Comme je l’ai souvent dit, pour quelqu’un qui n’est pas concerné, il est très au courant. Je connais sa façon de faire, je sais ce qu’il est capable de faire, et je sais ce qui a été fait aux enfants, on est exactement dans le schéma Francis Heaulme.

LCI : Justement, qu’est-ce qui caractérisent les crimes de Francis Heaulme ?

Jean-François Abgrall : C’est leur extrême violence. On est dans une explosion, face à des meurtres froids et hors normes. Ce sont souvent des crimes d’opportunité. Il n’a pas toujours agi seul mais ne se déplace pas à plusieurs. Ses complices sont donc toujours le fruit de rencontres d’opportunité. Francis Heaulme est également quelqu’un d’intolérant à la frustration. Pour le petit Joris, il a expliqué qu’il avait demandé l’heure à l’enfant, lequel n’avait pas répondu. Il ne parlait pas français. Pour lui, il était mal élevé et il est resté là-dessus. Il n’a pas d’affect, pas de remords, pas d’empathie pour ses victimes. La seule chose qu’il va vous dire c’est : "Ce n’est pas ma faute, j’étais malade".

LCI : Peut-on imaginer d’autres crimes "signés" Francis Heaulme ?

Jean-François Abgrall : Bien sûr. Je pense que nous n’avons mis à jour qu’un bout de son parcours criminel et qu’il est impliqué dans de nombreuses autres affaires. Le problème c’est que beaucoup sont prescrites et on manque d’éléments. Mais lui-même ne s’en cache pas. Lors de ma dernière rencontre en prison avec lui, je lui ai dit : "C’est la dernière fois que je viens te voir". Il m’a répondu : "Pourquoi, tu pars en vacances ?". Je lui ai expliqué que l'enquête était finie, qu'on avait décidé d’arrêter de l’entendre. Et il a rétorqué "mais je t’ai pas tout dit".

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Francis Heaulme de nouveau jugé pour le double meurtre de Montigny-lès-Metz

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