Mort d'Adama Traoré : quatre ans d'expertises et de contre-expertises pour connaître la vérité

Mort d'Adama Traoré : quatre ans d'expertises et de contre-expertises pour connaître la vérité
Justice

JUSTICE - Près de quatre ans après la mort d'Adama Traoré, le 19 juillet 2016, cette affaire est devenue une bataille entre experts judiciaires qui écartent la responsabilité des gendarmes et les médecins choisis par la famille qui balayent leurs conclusions. Retour sur un dossier érigé en symbole des violences des forces de l'ordre sur la population.

Il est décédé le 19 juillet 2016 vers 19h. Interpellé une première fois ce jour-là à Beaumont-sur-Oise par des gendarmes qui cherchaient son frère Bagui, Adama Traoré, 24 ans, avait pris la fuite. Une course-poursuite d'"environ 15 minutes" sous une forte chaleur s'en était suivie, avant qu'il ne soit retrouvé dans un appartement où il s'était caché. Le jeune homme avait ensuite été plaqué au sol et maintenu sous le poids des gendarmes. Il avait ensuite eu un malaise dans leur véhicule avant de décéder dans la cour de la gendarmerie de la commune voisine de Persan. Ni témoins, ni vidéos n'ont rendu compte de la scène, uniquement connue par le témoignage des trois gendarmes et les conclusions des médecins. 

Mise en parallèle depuis une semaine maintenant avec la mort de George Floyd, 46 ans, mort à Minneapolis asphyxié en raison d'une "pression forte et prolongée" exercée sur son cou et sa cage thoracique, l'affaire Adama Traoré a connu de nouveaux  rebonds ces derniers jours. Mardi 2 juin, 20.000 personnes s'étaient rassemblées, selon la préfecture, devant le tribunal judiciaire de Paris pour demander comme le font les proches de la victime et leurs soutiens "Justice pour Adama". Le même jour, Yassine Bouzrou, avocat de la famille d'Adama Traoré, a réclamé "une contre-expertise indépendante", après qu'une nouvelle expertise médicale a écarté vendredi 29 mai la responsabilité des forces de l'ordre dans la mort du jeune homme de 24 ans en 2016. Retour sur quatre ans d'enquête. 

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2016 : autopsie et contre-autopsie se contredisent

En juillet 2016, le légiste qui effectue la première autopsie ne constate aucune trace de violences et relève un "syndrome asphyxique" ainsi que des "lésions d'allure infectieuse", au poumon et au foie notamment, sans parvenir à identifier la "cause immédiate" du décès. "Nous avons employé la force strictement nécessaire pour le maîtriser, mais il a pris le poids de notre corps à tous", explique l'un des gendarmes aux enquêteurs.

A l'époque, après plusieurs nuits de violences urbaines, le procureur de Pontoise, Yves Jannier, évoque "une infection très grave", "touchant plusieurs organes", mais ne mentionne pas l'asphyxie. Une semaine après, une contre-autopsie réalisée par un collège d'experts balaye cette piste de l'infection et confirme celle d'un "syndrome asphyxique", à faire confirmer par un examen anatomo-pathologique. Le magistrat est accusé d'avoir délibérément menti, instillant la défiance et conduisant au dépaysement rapide de l'affaire entre les mains de juges parisiens. Yves Jannier, de son côté, est muté.

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2017 : mort "par asphyxie", liée à des fragilités antérieures

En septembre 2016, une expertise sur les seuls organes avance l'hypothèse d'une cardiomyopathie "exposant Adama Traoré au risque de mort subite" et relève plusieurs anomalies pouvant avoir contribué au décès.

Le 3 juillet 2017, une contre-expertise sur les organes confirme la piste d'une asphyxie mais conclut que la cardiomyopathie "ne peut être retenue avec certitude" : "la mort est secondaire (consécutive, ndlr) à un état asphyxique aigu, lié à la décompensation - à l'occasion d'un épisode d'effort et de stress - d'un état antérieur plurifactoriel", écrivent les médecins.

Parmi ces facteurs, ils citent notamment une hypertrophie cardiaque (une "cardiomégalie" modérée) et une maladie inflammatoire, sans trancher la question de la responsabilité des gendarmes dans le déclenchement des symptômes.

2018 : "le pronostic vital engagé de façon irréversible"

Le 14 septembre 2018, une expertise de synthèse écarte la responsabilité des gendarmes. Elle conclut que "le pronostic vital" du jeune homme était "engagé de façon irréversible" avant leur arrivée sur les lieux de l'arrestation. Selon les quatre experts, c'est une maladie génétique, la drépanocytose, associée à une pathologie rare, la sarcoïdose, qui a entraîné une asphyxie à l'occasion d'un épisode de stress et d'effort.

Les médecins s'appuient notamment sur le témoignage du particulier chez qui Adama Traoré s'était caché alors qu'il tentait d'échapper aux gendarmes. Selon ce riverain, le jeune homme était "essoufflé" quand il l'a trouvé assis contre sa porte. 

"La seule chose qu'il me dit, c'est: 'tire-moi'. Je ne l'ai jamais vu dans un état pareil. Il n'arrivait pas à parler. Il respirait bruyamment", avait décrit cet homme aux enquêteurs le 1er août 2016.

2019 : une contre-expertise privée relance l'affaire

Fin 2018, les juges clôturent les investigations sans mettre en examen les gendarmes, ouvrant la voie à un non-lieu.

Mais le 11 mars 2019, la famille dévoile le rapport médical qu'elle a demandé à quatre professeurs des hôpitaux de Paris. Ces derniers, dont un spécialiste de la drépanocytose et un de la sarcoïdose, balayent les conclusions de leurs confrères, qualifiées de "spéculations théoriques" et invitent à "se poser la question de l'asphyxie positionnelle ou mécanique", relançant la mise en cause de la technique d'interpellation des gendarmes. 

2020 : l'ultime expertise judiciaire exonère les gendarmes

Les juges ne considèrent pas cette expertise valable, mais acceptent d'ordonner une nouvelle expertise de synthèse, rendue le 24 mars. "Adama Traoré n'est pas décédé 'd'asphyxie positionnelle', mais d'un œdème cardiogénique", concluent les trois médecins.

Sans se montrer catégoriques, ils estiment que "l'association d'une sarcoïdose pulmonaire, d'une cardiopathie hypertrophique et d'un trait drépanocytaire ont probablement pu y contribuer dans un contexte de stress intense et d'effort physique, sous concentration élevée" de cannabis.

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A ces résultats, dévoilés le 29 mai, la famille Traoré répond quatre jours plus tard en versant une nouvelle expertise privée réalisée par un médecin. Ce dernier retient aussi l'hypothèse d'un œdème, qu'il attribue "à une asphyxie positionnelle induite par le plaquage ventral", technique d'interpellation que les gendarmes affirment n'avoir pas utilisé.

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