"Partouze" ou "critique humoristique de la société" : quand "Sausage Party" et la vie sexuelle des aliments passent au tribunal

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SUR PLACE - Une tranche de bacon qui câline un morceau de roquefort, un champignon qui avale goulûment la queue d'un radis... : depuis sa sortie il y a deux semaines, "Sausage Party" ne cesse de faire parler de lui. Ce mardi, la justice s'est penchée sur la demande de retrait du visa d'exploitation du film d'animation, réclamée par deux associations catholiques. La décision sera rendue mercredi midi.

"Vous mettez en scène des légumes. Et que peut-on reprocher à des légumes ? Vous aurez très vite des films d'animation avec 

des scènes pornographiques" lâche ironiquement Me André Bonnet, avocat de Promouvoir, à l'adresse des réalisateurs, absents dans la salle. Quelques rires étouffés se font alors entendre dans la salle d'audience n°3 du tribunal administratif de Paris. 


Ce mardi matin, la justice s'est penchée sur la demande de deux associations catholiques, Promouvoir et Juristes pour l'enfance, de suspendre le visa d'exploitation du film trash "Sausage Party". Concrètement, elles réclament sa reclassification en "Film interdit aux moins de 16 ans", ce qui requiert un retrait préalable de l'actuel visa d'exploitation . Dans leur ligne de mire notamment, "des scènes de violences ainsi qu'à caractère sexuel, des dialogues crus et la présence de drogues dures", avec, comme cerise sur le gâteau, une "partouze géante" en scène finale. 


Présenté comme "la première comédie d'animation pour adultes à l'humour particulièrement osé", le film, réalisé par Greg Tiernan et Conrad Vernon, raconte la vie intime d'une intrépide saucisse et dans le rôle du méchant, d'une poire à lavement vaginal. Alors pendant près d'une heure, l'avocat de Promouvoir s'est attelé à convaincre la juge des référés du bien-fondé de sa demande, sans oublier de décrire avec détail plusieurs scènes.

Dès lors qu'il est possible à des enfants de 12 ans de visionner un tel film, l'urgence est présuméeMe André Bonnet, avocat de Promouvoir

La présidente commence l'audience en questionnant les associations sur le caractère urgent de leur demande. "Dès lors qu'il est possible à des enfants de 12 ans de visionner un tel film, l'urgence est présumée", justifie Me André Bonnet. De son côté Me Le Gouvello, avocate de Juristes pour l'enfance, raconte que "des enfants et leurs parents ont déjà visionné ce film et en ont été très choqués". Réponse de Me Jacques Molinié, l'avocat du ministère de la Culture et de la communication, qui a délivré le visa d'exploitation via le Centre national du cinéma et de l'image, et qui défend aussi le producteur : "Personne ne peut être confronté à un film contre sa volonté". 


Les deux avocats des associations tenteront ensuite de justifier leur demande de suspension, parfois avec difficulté. Interrogée sur l'impact concret du film sur les enfants, Me Le Gouvello se lance dans un développement pour le moins approximatif. Citant "plusieurs études", elle affirme que les enfants s'identifient aux images qu'ils voient, en prenant pour exemple les jeux vidéo. "On a vu des faits-divers où des enfants reproduisaient des actes de violences qu'ils avaient vus dans les jeux vidéo", lance-t-elle, sans pour autant aller au bout de son raisonnement. Doit-on comprendre que les enfants qui visionneront "Sausage Party" vont ensuite reproduire les mêmes scènes ? Oui, à en croire Me Bonnet. 


L'avocat de Promouvoir vient appuyer le discours de sa consœur en relatant une anecdote que lui aurait racontée une grand-mère : "Après avoir vu le film, des garçons de huit ou neuf ans sont venus à l'école avec une carotte pour la mettre sous la jupe d'une fille". Les membres du public s'échangent des regards intrigués. La présidente ne s'attarde pas sur le sujet et interroge plus longuement les avocats sur le dossier.

Echange surréaliste

La forme est tout d'abord abordée : "Avec les images et le ton des dialogues, on imagine que c'est un film Disney ou Pixar et l'on trompe volontairement le public", s'insurge Me Bonnet avant de s'en prendre à la bande-annonce. Selon lui, elle ne dit rien sur le véritable contenu du film". "Il s'agit d'une entreprise délibérée pour toucher les plus jeunes, avec des images et des concepts qui ne sont pas adaptés à eux". S'en suit alors un échange surréaliste avec la présidente : "Maître, sauf erreur, la bande-annonce contient la scène très violente d'épluchage de légumes que vous venez d'évoquer. - Oui, mais pas celle de la partouze finale". Des rires parcourent la salle. 


L'avocat de l'association Promouvoir n'en est pas à sa première audience du genre. C'est déjà lui qui avait réclamé les annulations des visas de "La Vie d'Adèle", film interdit aux moins de 12 ans au moment de sa sortie en salles, et "dans lequel se trouve", selon lui, "une scène de pornographie lesbienne de près de dix minutes".

Une scène finale qui cristallise toutes les critiques

Après s'être attardé sur des cas précédents, dont "La Vie d'Adèle" ou "50 Shades of Grey", les deux avocats en viennent au fond. Les plaidoiries sont concentrées sur la "scène finale de partouze", qui cristallise toutes les critiques. Me Bonnet parle ainsi d'une "orgie sidérante entre scènes de fellation, de sodomisation (...) où l'on voit un paquet de corn-flakes - un objet assez corpulent - assénant des mouvements de va-et-vient brutaux et demandant 'tu aimes ça salope?'". Des propos qui n'avaient pas manqué d'agiter les réseaux conservateurs, dont La manif pour tous. Pointant du doigt "la vulgarité et l'obscénité" de cette scène, Me Le Gouvello déplore notamment la présence d'"une scène de viol qu'on montre sous un jour très rigolo".

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En face, Me Molinié défend un film dont la vocation "est de critiquer la société sur un mode humoristique, mais pas d'inciter à la violence". Il rappelle aussi qu'il s'agit bien d'un film d'animation et pas d'images réelles". Ce à quoi la présidente lui rétorque, sourire aux lèvres : -"Je crois qu'on le sait". - "Oui mais c'est important de le rappeler", rétorque-t-il en référence aux propos de Me Le Gouvello, affirmant un peu plus tôt que le but du film "est d'humaniser tous les légumes afin de faire que le spectateur puisse se projeter dans son propre vécu". Et de conclure : "C'est aussi de la responsabilité des parents de savoir s'il est bien raisonnable d'aller voir ce film". La décision sera rendue mercredi 14 décembre à midi.

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