Procès des attentats de janvier 2015 : "Je me suis dit : 'Si je tue son frère, il va abattre tous les otages'"

Dessin de la salle d'audience, lors du premier jour du procès de Charlie Hebdo-Hyper Cacher le 2 septembre
Justice

JUSTICE - Les deux gendarmes qui sont intervenus en premier à l'imprimerie de Dammartin-en-Goële, où s'étaient réfugiés les frères Kouachi, sont venus témoigner au 11e jour du procès des attentats de janvier 2015. Très émus, les militaires ont détaillé à la cour cette matinée qui a changé leur vie.

Ce 9 janvier 2015, ils avaient commencé leur service vers 8h et la journée semblait normale, jusqu'à ce premier coup de fil aux forces de l'ordre. "On reçoit un appel indiquant qu'une Peugeot 206 a été dérobée, on savait que l’action était proche de nous, on est parti en patrouille", explique Mélanie, l'une des gendarmes à la barre ce mercredi, en tenue. Une fois à bord du véhicule, son collègue Francis et elle reçoivent un nouvel appel sur la radio : "On nous dit que les terroristes sont à l’imprimerie de Dammartin. On a allumé le 'gyro' et on est parti à vive allure là-bas."

Arrivés près du bâtiment, les gendarmes éteignent le gyrophare, s'approchent et aperçoivent la 206 volée, puis ils distinguent des silhouettes à l'étage. Sur l'une d'elle, elle devine la crosse creuse d'une Kalashnikov. À 8h47, Mélanie saisit la radio et crie : "Il y a les mecs !" Elle court alors vers son collègue pour se mettre à l'abri. "J’avais mon arme sortie, je ne voyais pas l’entrée du bâtiment, j’ai entendu des coups de feu, au nombre de trois, puis 'Allah Akbar'. Puis une deuxième rafale." 

"Là, je me dis : 'qu'est-ce que je fais ?'"

Immédiatement, Francis riposte et blesse le terroriste en face de lui au niveau du cou. En tenue lui aussi au moment de témoigner ce mercredi, le militaire revient sur le choix qu'il a fait ce jour-là de ne pas abattre sa cible. "Là, je me dis : 'qu'est-ce que je fais ?' Je suis en mesure de porter un tir et de le blesser mortellement. Mais s'ajoutait un événement crucial : il y a des otages à l'intérieur. Je me dis : 'Si je tue son frère, il va être en colère, il va abattre tous les otages'. Je peux pas le tuer."

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A la barre, il refait le cheminement intellectuel qui l'a conduit à épargner le terroriste : "Le deuxième critère est que je ne connais pas l'intérieur de la société. Je ne suis pas techniquement en mesure de rentrer. D'autre part, il n'y a qu'un seul individu, l'autre, je ne sais pas où il est. Je le laisse ramper et rentrer à l'intérieur. Puis je vais leur faire croire qu'ils sont cernés. Ils vont se retrancher. À partir de là, ça n'est plus de mon domaine. Je dis à ma collègue, 'extraction'. C'est un terme militaire. Je lui dis : 'on se casse'." 

Le GIGN arrive 47 minutes plus tard

Quelques minutes après, une première voiture de renfort arrive. "L'adjudant chef nous a hurlé dessus : 'sortez de là, sortez de là !'", se remémore Mélanie. Les deux gendarmes obéissent aux ordres et, contraints et forcés, repassent dans le champ de tir des terroristes pour regagner leur véhicule. "On a couru sur un petit chemin, l’adjudant chef nous a dit : 'reculez la voiture, reculez la voiture'."

Aujourd'hui, les deux militaires ne comprennent toujours pas cet ordre leur ayant fait prendre autant de risques. Un ordre venu d'un homme qui, tiennent-ils à signaler, ne s'est jamais "excusé", alors que les balles pleuvaient, que leur vie ne tenait qu'à un fil. Preuve de la violence de la scène, "cinq impacts de balle ont été relevés au niveau de la vitre passager avant et quatre au niveau de la portière", rappelle l'assesseur. Le GIGN, lui, ne finira par arriver sur place que trois quarts d'heure plus tard. "47 minutes pendant lesquelles ils (les Kouachi, ndlr) peuvent sortir", souligne Francis. 

"Pour moi, on était mort"

Ce 9 janvier 2015, les gendarmes primo-intervenants ont bien cru qu'ils vivaient leur dernier jour : "Pour moi, on va mourir. Pour moi, on était mort. Je ne savais pas d'où ils tiraient, s'ils venaient vers nous. Je ne savais pas ce que je faisais, j'étais dans un état second", confie Mélanie, rappelant que face à eux se dressaient deux hommes munis d'armes de guerre. Pour riposter, elle et son collègue ne pouvaient que compter sur leur Sig Sauer,  un chargeur à 15 cartouches et un deuxième chargeur à cinq cartouches et un gilet pare-balles. "S'ils nous tirent dessus, leurs balles passent à travers. Nos gilets, c'est comme une feuille de papier", insiste celle qui dit avoir pensé à l'époque à Ahmed Merabet, lâchement exécuté sur un trottoir du boulevard Richard Lenoir, deux jours plus tôt, quelques minutes après l'attaque contre la rédaction de Charlie Hebdo. "Je me suis dit que ça pouvait m'arriver aussi." 

Une pensée qui a également traversé l'esprit de son collègue Francis. "Ça m’a fait un flash-back. Je me suis revu à l’armée, à la préparation militaire avec tout ce qu’on m’enseignait, la dureté des entraînements et leur armement, c’était tout simplement des images de guerre. Je suis très tendu à ce moment-là". 

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Cinq ans plus tard, encore sous le choc, les gendarmes décorés depuis de la Légion d'honneur essayent de se tourner vers l'avenir. "J'ai pris ce qu'on m'a donné", explique Francis. "Je suis fier de ce que j'ai fait pour l'État. Le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve m'a dit que je ne pouvais pas imaginer l'épine du pied que je lui avais retirée." Une reconnaissance qui n'effacera pas, disent-ils, le manque de soutien de leur hiérarchie, que tous deux - mutés tardivement malgré leurs demandes rapidement formulées - regrettent encore aujourd'hui.

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