Procès du Mediator : Irène Frachon, le combat d'une lanceuse d'alerte

Justice

SCANDALE - Alors que le procès du Mediator s'ouvre lundi, la pneumologue Irène Frachon a répondu aux questions de Julie Hammett ce dimanche 22 septembre sur LCI. Elle est à l'origine des révélations sur ce scandale sanitaire, et se bat depuis près de dix ans pour faire condamner les responsables.

Depuis les premières alertes jusqu'à l'ouverture du procès hors-norme du Mediator ce lundi à Paris, Irène Frachon a passé près de dix ans de sa vie à se battre. La pneumologue de Brest, qui est à l'origine de la révélation de l'un des plus grands scandales sanitaires français, dit aujourd'hui vouloir faire reconnaître un acte de "pharmaco-délinquance, et non pas d'une erreur regrettable ou d'un aléa thérapeutique". 

Ce lundi 23 septembre ouvre six mois de débats, devant le tribunal correctionnel, dans le cadre du procès-fleuve du Mediator, un médicament des laboratoires Servier tenu pour responsable de centaines de morts et retiré du marché fin 2009. Ce procès
verra comparaître jusqu'à fin avril 2020 le groupe pharmaceutique et l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). Onze personnes morales et douze personnes physiques sont jugées au total devant le tribunal correctionnel.

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Irène Frachon, pneumologue alors âgée de 44 ans et exerçant au CHU de Brest, s'étonne en 2007 de découvrir une patiente diabétique présentant "des lésions valvulaires", et prenant du Mediator, un coupe-faim des laboratoires Servier et interdit dans de nombreux pays, mais pas en France. "J’ai mis un temps fou à savoir que le principe actif du Mediator était proche de celui de l’Isoméride. On ne nous le disait pas. On nous disait même le contraire", raconte-t-elle dans un portrait que Libération lui a consacré. L'Isoméride était  alors un autre coupe-faim développé par le même laboratoire, et qui avait été interdit en 1997. 

Après une première alerte en 2008, le médicament est retiré de la vente l'année suivante. En 2010 Irène Frachon sort un livre, Mediator, combien de morts ?, qui met notamment en lumière les conflits d'intérêts qui agitent le monde médical et politique. Utilisé par cinq millions de personnes en France pendant les trente-trois ans de sa commercialisation, le Mediator, est à l'origine de graves lésions cardiaques et pourrait être responsable à long terme de 2.100 décès, selon une expertise judiciaire. L'annonce par l'Afssaps (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé, devenue l'Agence nationale de sécurité du médicament après le scandale) "d'au moins 500 morts" liées à ce médicament, avait provoqué un coup de tonnerre, vingt ans après l'éclatement d'une autre affaire de santé, celle du sang contaminé. 

"Criminels à col blanc"

Irène Frachon n'a aujourd'hui pas de mot assez durs pour qualifier le scandale. Elle qui parle d'"attentat sanitaire", estime que le procès du Médiator devrait permettre de juger des "criminels à col blanc". "C'est celui qui présente toutes les marques de la respectabilité et commet pourtant des actes délictueux pouvant aller jusqu'au décès de personnes", confiait-elle en début de semaine.

Avec plus de 2.600 parties civiles, le procès doit permettre aux victimes de comprendre comment on a pu laisser ce médicament aussi longtemps sur le marché", souligne Me Charles Joseph-Oudin, qui représentera 250 parties civiles à l'audience. Deux informations judiciaires ont été ouvertes à Paris. Celle pour "homicides et blessures involontaires" se poursuit toujours mais les cas de 91 victimes, dont quatre sont décédées, pour lesquelles les expertises sont terminées et ont conclu à un lien de causalité certain entre les pathologies et la prise de Mediator, ont été joints au principal volet du procès, celui pour "tromperie aggravée". 

Une grande partie de ces victimes corporelles ont accepté des accords transactionnels d'indemnisation avec Servier en vertu desquels elles se désisteront de la procédure pénale, indique Jean-Christophe Coubris, avocat de 1.650 parties civiles. De nombreuses victimes sans séquelles mais estimant avoir été trompées ne feront pas le déplacement parce qu'elles sont "malades, loin, désabusées, désargentées", pointe Maître Oudin, qui veut "éviter que ce ne soit qu'un procès d'experts, de médecins et de techniciens".  "Il faut rappeler au tribunal la réalité terrifiante des désastres et méfaits du Mediator", insiste-t-il.

L'ANSM renvoyée pour "homicides et blessures involontaires"

 

Une centaine de témoins ont été cités par les parties, dont la docteure Irène Frachon, qui sera présente tout au long du procès. L'Agence du médicament est elle renvoyée pour "homicides et blessures involontaires" par "négligences", pour avoir tardé à suspendre le médicament, malgré une accumulation d'alertes sur les risques depuis le milieu des années 1990, en France et en Europe. Représentant l'ANSM au procès, son directeur général Dominique Martin assure qu'il participera "à tous les débats dans la transparence la plus totale afin de concourir à la manifestation de la vérité pour les victimes et leurs proches" et qu'il "(assumera sa) responsabilité de directeur d'établissement public".

Parmi les personnes prévenues figurent l'ex-numéro deux du groupe, Jean-Philippe Seta, des médecins membres de commissions de l'Afssaps également rémunérés comme consultants pour les laboratoires, ou encore l'ex-sénatrice Marie-Thérèse Hermange, soupçonnée d'avoir rédigé en 2011 un rapport favorable à Servier. Le groupe Servier et l'ANSM encourent des amendes et l'indemnisation de nombreuses victimes. 

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