Procès du viol au 36, quai des Orfèvres : "Je voulais juste que ce soit fini", témoigne Emily S.

Justice

JUSTICE – Au troisième jour du procès de deux policiers, jugés pour le viol d'une touriste canadienne dans les locaux du "36" en 2014, la partie civile a fait sa déposition. Emily S. est revenue pendant près de deux heures sur cette nuit noire du 22 au 23 avril au cours de laquelle elle a croisé le chemin de ces fonctionnaires, anciens de la Brigade de recherche et d'intervention, accusés aujourd'hui.

Elle s'est avancée à la barre accompagnée de son interprète avant de déposer pendant près de deux heures. Ce mercredi matin, Emily S. est revenue dans la salle d'audience de la cour d'assises sur la nuit du 22 au 23 avril 2014. C'est au cours de cette soirée que cette Canadienne, aujourd'hui âgée de 39 ans, que se serait produit le viol dont elle accuse deux fonctionnaires de la Brigade de recherche et d'intervention dans des bureaux du prestigieux 36, quai des Orfèvres, après les avoir rencontrés dans un pub du quai des Grands Augustins, de l'autre côté de la Seine. 

Debout, à moins de deux mètres de ceux qu'elle accuse,  la plaignante, cheveux courts et mèche longue d'un côté, lunettes, tout de noir vêtue, foulard noué au cou, a livré sa version des faits. Une version totalement différente de celle des fonctionnaires qui encourent une peine de 20 ans de réclusion criminelle. 

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"Quelqu'un forçait son pénis dans ma bouche"

Emily S. raconte comment elle a rencontré plusieurs agents de police dans un pub de la capitale. "J'ai bu un peu plus que je ne devais. Je ne savais pas trop comment regagner mon hôtel et je ne pouvais pas trop me payer un taxi. Quand ces agents m'ont proposé d'aller visiter un commissariat qui était connu, dans les films, j'ai accepté de les accompagner".

A minuit 40, en témoigne la vidéosurveillance, elle pénètre dans l'enceinte du 36. Elle se souvient "être rentrée dans les locaux, avoir vu des photos sur les murs". Selon elle, "tout se passait alors bien". Elle se retrouve alors dans un bureau avec, selon elle, deux des policiers rencontrés au Galway. " L'un d'entre eux m'a proposé à boire. Je me rappelle que je n'avais pas vraiment envie de boire, j'avais déjà assez bu. J'ai pris une gorgée mais le verre a été poussé pour que je boive plus. Je me rappelle que mes genoux étaient écartés. Quelqu'un a forcé son pénis dans ma bouche. Je me souviens m'être relevée. Puis quelqu'un a tiré mon pantalon et mes sous-vêtements et quelqu'un était à l'intérieur de moi. Je me rappelle que j'ai vu des étoiles. Je me suis dit : 'C'est fou, j'ai vu des étoiles pour de vrai'. C'est ça qui m'est venu en tête". 

Après cette fellation, imposée, selon ses déclarations, elle indique avoir été à nouveau violée par un autre homme puis un autre encore, cette fois dans un autre bureau. "Puis il y a eu quelqu'un d'autre, il y a eu une sensation différente à l'intérieur de moi. Quand ça a été fini, j'ai ramassé mes affaires, j'ai voulu partir. On m'a alors tirée dans un autre bureau, la porte d'en face. Et tous les événements se sont répétés. J'ai laissé tomber. Je voulais juste que ce soit fini", dit-elle, en pleurs. 

"J'ai demandé à voir un agent féminin"

Après coup, Emily S. dit avoir rassemblé ses vêtements mais se souvient qu'elle n'arrivait pas à ouvrir la porte du bureau pour quitter les lieux. "Je me rappelle qu'un des agents m'a aidée à ouvrir la porte pour me raccompagner. J'ai marché précipitamment pour ne pas marcher avec lui". Elle passe de l'anglais au français et, alors que les larmes ne cessent de couler sur son visage, elle lâche, avec un accent prononcé : "J'ai été violée". 

Puis elle revient sur la suite de la soirée, quand elle a voulu quitter le "36". "Je suis passée par une première porte. Je me suis dit que si je sortais de cet immeuble et si je racontais ce qu'il m'était arrivé on ne me croirait pas. J'ai demandé à voir un agent féminin, et j'ai aussi demandé mon manteau pour me couvrir".

Emily S. a ensuite appelé son père pour lui raconter ce qu'il venait de se passer. "Je me rappelle avoir été ensuite d'un poste (de police ndlr) à un autre, avoir cherché à uriner mais en même temps je ne voulais pas qu'il y ait de perte de preuve, j'ai demandé un récipient. On m'a dit qu'il ne fallait pas que je m'inquiète. Je me rappelle qu'on m'a dit que j'étais ivre. On m'a donné des croissants. J'ai eu l'impression qu'ils faisaient tout pour que tout ça s'en aille (les indices ndlr). J'ai l'impression que c'était moi, que j'étais ivre et que j'avais mal agi". 

"La nausée" quand elle revient sur les lieux

Après sa visite médicale, le 23 avril, Emily S. revient, en présence de fonctionnaires de police chargés d'investiguer, dans les locaux du 36, puis dans les  bureaux où elle dit avoir été violée. "J'ai vu les lieux, j'ai eu la nausée je n'ai pas pu rentrer. J'ai ensuite vomi dans la cour. Je suis restée là-bas jusqu'à ce qu'un autre policier m'emmène dans un autre commissariat". 

Après quelques jours passés dans la capitale, Emily S. est finalement retournée à Toronto. Alors qu'elle espère "tourner la page" et "passer à autre chose" en allant "de l'avant", elle sera replongée dans les faits assez rapidement.  "Après les événements, Je me suis demandée si c'était vrai. J'avais l'impression d'être dans un rêve (sic). Je me demandais si tout cela était vraiment réel... Quand je suis retournée au Canada, j'ai tenté de passer à autre chose. Mais quand je suis revenue en France, qu'il y a eu les confrontations, j'ai compris que ça n'était pas un cauchemar mais la vraie vie. J'ai dû ensuite arrêter de travailler, et je suis retournée vivre chez mes parents".

"Je veux affronter publiquement ces hommes"

Emily S. conteste tout baiser avec les fonctionnaires avant d'avoir pénétrer dans les locaux du 36. Elle conteste également les caresses qui, selon Antoine Q., accusé, auraient eu lieu dans la voiture de ce dernier alors qu'ils se rendaient du pub au 36.  Elle ajoute qu'il est impossible que les fonctionnaires n'aient pas vu qu'elle était ivre avant même de pénétrer dans les locaux de la PJ. Pour elle, il n'est pas possible que les policiers aient pu avoir un doute sur son absence de consentement. 

A l'avocat général Philippe Courroye qui lui demande ce qu'elle attend de ce procès, elle répond : "J'ai laissé partir ma colère, je veux affronter publiquement ces hommes, qu'ils sachent l'impact que ça a eu dans ma vie. Je veux pouvoir fermer ce chapitre  et aller de l'avant". De nouveau, l'avocat général lui demande : "Êtes-vous consciente de la gravité des faits que vous dénoncez ? Pour viol en réunion, ces hommes risquent 20 ans de prison". Emily S. ne flanche pas : "Oui, j'en ai pleinement conscience". 

L'audience se poursuit cet après-midi. 

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