Procès Fillon : pour le parquet, l'ancien Premier ministre a été "l'artisan de son malheur"

Les magistrats du Parquet national financier ont requis à l'encontre de François Fillon une peine de deux ans de prison ferme. Il est accusé d'avoir employé fictivement son épouse comme assistante parlementaire.
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L'affaire Penelope Fillon

JUSTICE - Le parquet national financier a requis ce mardi cinq ans de prison, dont trois avec sursis, à l'encontre de François Fillon, estimant que les emplois de son épouse Penelope étaient "fictifs". Contre cette dernière, trois ans avec sursis ont été requis et deux ans avec sursis contre Marc Joulaud, l'ex-suppléant.

"Il y a injustice sociale entre ceux qui travaillent dur pour peu et ceux qui ne travaillent pas et reçoivent de l'argent public". C'est par ces mots prononcés par François Fillon le 20 septembre 2012 à Poitiers, alors que Penelope Fillon cumulait les emplois de conseillère littéraire à La Revue des Deux mondes et d'assistante parlementaire de son mari; qu'Aurélien Létocart, procureur a débuté ce mardi son réquisitoire.

Cette phrase extraite d'un discours de François Fillon et soigneusement choisie par l'accusation laissait présager des lourdes peines qui allaient être requises un peu plus tard dans la journée : cinq ans de prison, dont deux ans ferme, à l'encontre de l'ancien Premier ministre, et trois ans avec sursis contre son épouse Penelope dans l'affaire des soupçons d'emplois fictifs de cette dernière.

L'accusation a également requis des amendes de 375.000 euros à l'encontre du couple et dix ans d'inéligibilité contre l'ex-candidat à la présidentielle. Contre le maire de Sablé-sur-Sarthe Marc Joulaud, ancien suppléant de François Fillon à l'Assemblée, ont été requis deux ans de prison avec sursis et 20.000 euros d'amende.

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"Complément substantiel de revenus"

Pour le parquet, les preuves des délits ne manquent pas, alors que les traces des emplois exercés par Penelope Fillon sont, elles, introuvables sur les trois périodes au cours desquelles elle a été employées : 1981-1990 ; 1998-2007 et 2012-2013.  Aurélien Létocart évoque ainsi des "éléments troublants" : "L'absence de lieu de travail à l'Assemblée nationale, l'absence de prises de congés maternité et de congés tout court, le fait que la qualité d'assistante parlementaire était tenue secrète". "Nous avons encore aujourd’hui, à l’heure des réquisitions, des difficultés à comprendre les raisons rationnelles d’une telle discrétion", commente-t-il.

Il rappelle que les époux Fillon ont eu cinq enfants et que les contrats semblaient être signés à mesure que les besoins augmentaient. "A chaque naissance succède une période contractuelle", continue le magistrat. Pour Aurélien Létocart, il y a une "volonté constante de François Fillon de se constituer un complément substantiel de rémunération".

Il ajoute :  "François Fillon a été le propre artisan de son malheur" et "il doit ses déboires à ses propres turpitudes et non à l’action de la justice".  Il reprend encore une citation de l'ancien Premier ministre, de 2016 cette fois: "Pour être président, il faut être soi-même irréprochable". Pour l'accusation, c'est certain, il ne l'est pas. Et même pire : "François Fillon a pris en otages son épouse et son suppléant, pour obtenir un supplément de revenu significatif", et ce, en profitant de "fonds publics". 

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"Comédie humaine", Chabrol et Balzac

Puis Aurélien Létocart fait le rappel cruel d'une citation de François Fillon qui, en 2012, s'expliquait ainsi sur son opposition à une augmentation du Smic : "C'est trop facile d'être généreux avec l'argent des autres, au détriment de l'emploi des autres".  Pour le procureur, le comportement "traduit un mépris du bien commun", a fortiori parce que ces emplois de complaisance se sont inscrits dans la "durée" et la "systématisation".

Penelope Fillon est dépeinte en "victime consentante", parce qu'elle "disposait", elle, "de tous les moyens pour distinguer l'illégalité de ses rémunérations". Le vice-procureur poursuit, implacable : "Soit mari et femme avaient décidé d'occulter une partie de la réalité soit, et c'est le plus probable, cette collaboration était à ce point inconsistante et artificielle qu'ils en avaient oublié l'existence". Et dessine le système aujourd'hui comme une "comédie humaine que Balzac ou Chabrol n'auraient pas reniée". 

Le second procureur, Bruno Nataf, s'est quant à lui employé à démontrer le caractère "totalement fictif" du tout aussi discret emploi de "conseiller littéraire [sic]" de Penelope Fillon à la Revue des deux mondes du milliardaire Marc Ladreit de Lacharrière, ami de François Fillon, qui a plaidé coupable d'abus de biens sociaux. Le PNF a aussi demandé la condamnation de François Fillon pour l'omission "intentionnelle" d'un prêt de 50.000 euros de de son ami dans sa déclaration à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique. S'agissant des emplois d'assistants des enfants Fillon auprès de leur père sénateur, les procureurs se sont en revanche contentés de s'en remettre à l'appréciation du tribunal.

"Beaucoup de punchlines" et des "réquisitions excessives"

A l'issue de l'audience, l'avocat de François Fillon Me Lévy n'était pas plus surpris que ça par la sévérité des réquisitions. "Le parquet national financier a démontré depuis le début qu'il allait avoir cette approche extrêmement ferme, une approche d'ailleurs plus de principe que de droit et qui fait abstraction du dossier pour tenter de faire passer un message plus politique que juridique".  La robe noire poursuit sur sa lancée, voyant même dans cette sévérité "une forme de manque de respect de la part du procureur de la République financier pour un homme qui a servi la France pendant 40 ans".

"Un réquisitoire c'est un dossier, on confronte les faits avec le droit, on en tire une peine. Là, on a beaucoup de punchlines, beaucoup d'éléments pour être repris, pour bien fonctionner dans les médias mais qui, très concrètement, quand on regarde le dossier, quand on est un peu rigoureux en droit, ne vont pas tenir très longtemps. On attend avec impatience de pouvoir répondre",  ajoute-t-il. Pour le défenseur, le parquet a commis une erreur en s'appuyant sur les discours de François Fillon, censés illustrer un décalage entre un affichage politique incohérent avec le comportement dans le privé. "Le procureur se fonde plus sur les discours qu'il a pu avoir en tant que candidat, en tant qu'homme politique, que sur les éléments du dossier. Je trouve ça dommage". 

Même posture victimaire du côté de la défense de Penelope Fillon. Commentant l'expression de "victime consentante des agissements de son mari", Me Pierre Cornut-Gentille, dessine sa cliente en "victime de réquisitions excessives et d'un comportement du parquet très méprisant à son égard". L'"empathie" que les procureurs se sont relayés à déployer à l'égard de Penelope Fillon n'a pas été digérée : "Sous couleur de compassion, en réalité, on laisse penser qu'elle se fait instrumentaliser depuis le premier jour par son mari, ce qu'elle conteste. C'est une femme qui assume ce qu'elle a fait et je le démontrerai demain". 

Les plaidoiries de la défense doivent débuter demain, à 10h.

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