Procès France Télécom : "A partir du moment où vous n'êtes plus rien, vous avez honte"

Justice

JUSTICE - Le tribunal correctionnel de Paris a entendu jeudi 23 mai les premiers témoignages des parties civiles au procès pour harcèlement moral de France Télécom. D'autres sont attendues ce vendredi pour elles aussi raconter ce qu'elles ont vécu au sein de l'entreprise.

Des mots forts, des personnes encore très éprouvées, des individus brisés à jamais... le tribunal a entendu jeudi 23 mai les premiers témoignages de parties civiles dans le procès de France Télécom et de ses ex-dirigeants, qui comparaissent pour "harcèlement moral".

Parmi elles, Daniel Doublet et Guy Deschamps. Les deux hommes font partie des 39 personnes retenues (dont neuf qui se sont suicidées) dans l'enquête par les juges d'instruction. D'autres ont fait de graves dépressions. Elles ou leurs proches seront entendus d'ici à début juillet par le tribunal correctionnel de Paris sur leurs conditions de travail, entre 2007 et 2010.

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"Jusqu'à mes 55 ans, mes appréciations étaient bonnes"

Daniel Doublet était cadre dirigeant à France Télécom. Jusqu'en 2004, il était responsable de centres d'exploitation technique et avait sous sa responsabilité entre 150 et 200 agents. Puis il y a eu 2005, "année terrible", "année noire": une enquête sur lui a conclu à une "insuffisance professionnelle". "Et pourtant jusqu'à mes 55 ans, mes appréciations étaient bonnes", assure-t-il.

Daniel Doublet, 71 ans aujourd'hui , est alors, comme de nombreux autres, pressé de quitter l'entreprise, mais il s'accroche. En mai 2015, dans un mail, des responsables s'interrogent sur les procédés à adopter pour pousser ce fonctionnaire au départ. Une piste semble privilégiée : "affectation de Monsieur Doublet sur un poste si possible éloigné de son domicile". 

En mars 2006, il est affecté à Besançon, à 450 kilomètres de sa famille qui vit en Ile-de-France. "A partir d'août 2006, après la disparition de mon unité, on ne me donne plus de travail", raconte-t-il au tribunal. Une situation qui a duré selon lui jusqu'en mars 2009. Aux enquêteurs, l'entreprise a bien fourni une liste de postes qu'il a occupés dans cette période. Des "coquilles vides", balaye-t-il.

"Je ne suis même pas dans l'organigramme! Imaginez mon isolement. Je ne suis rien du tout. Je suis soi-disant chargé de mission, mais sans lettre de mission !" se souvient-il. "Imaginez de ne pas avoir de travail pendant tout ce temps ! Et toutes les semaines, je quitte ma femme, mes enfants, pour au final ne pas travailler". Il ne touche plus de part variable. "Ça s'accompagne d'une dévalorisation insupportable. J'étais un bon à rien, un parasite". 

Entre 2006 et 2008, il a présenté 32 candidatures pour se rapprocher de sa famille. En vain. Dans la famille, "tout le monde est ébranlé, en particulier mes jeunes garçons : l'image du père est détériorée". "On abandonne presque toutes nos relations : à partir du moment où vous n'êtes plus rien, vous avez honte". 

"Toujours sous antidépresseurs"

Pour Nicolas Guérin, secrétaire général d'Orange, la situation de Daniel Doublet "est antérieure aux plans NExT et Act. Cela n'a rien à voir" avec ces plans qui sont au cœur du procès. Ils visaient à transformer France Télécom et prévoyaient la suppression de 22.000 postes entre 2006 et 2008. Au contraire, Daniel Doublet "a retrouvé un poste en 2006", affirme-t-il. "Je ne pouvais pas imposer à mon collègue directeur territorial d'Ile-de-France de nommer monsieur Doublet" dans cette région, se défend un autre prévenu, Jacques Moulin, qui a été directeur territorial de la région Est.

Après Daniel Doublet, est arrivée à la barre une enseignante retraitée, dont le mari, fonctionnaire de France Télécom s'est suicidé en 2006, avant la période de prévention. Elle a raconté un homme submergé par son travail. "Mon mari n'avait jamais eu de problème psychologique. Il était très attentif aux salariés avec lesquels il travaillait dans le centre d'appel, mais peut-être pas assez à lui-même. Le monde du travail n'est pas là pour vous fragiliser davantage".

La journée s'est terminée avec le témoignage de Guy Deschamps. "Je suis toujours sous antidépresseurs", a-t-il démarré, hésitant, expliquant avoir pris ses premiers médicaments en 2007. Il a du mal à finir ses phrases, entre dans les détails. "Ça a été difficile à gérer", tente-t-il de résumer. 

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