Procès Jawad Bendaoud : "Les terroristes vivaient en face de nos fenêtres"

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JUSTICE – Lucille, 27 ans, s'est constituée partie civile comme 679 autres au procès de Jawad Bendaoud, poursuivi pour "recel de terroristes", et Youssef Ait Boulahcen, poursuivi pour "non dénonciation de crimes terroristes". C'est dans son appartement notamment que les policiers du RAID s'étaient positionnés pour tenter de neutraliser les terroristes, logés dans l'appartement d'en face.

Pour Lucille, 24 ans, le 18 novembre 2015 était une journée comme les autres, ou presque. Comme toute la France, la jeune femme est encore bouleversée par les attentats. Elle et son conjoint n'étaient en Île-de-France le 13 novembre 2015. Ils avaient "pris des nouvelles de leurs proches" et n'avaient "pas de victime dans leur cercle ". 


Lucille était alors loin de s'imaginer ce qui allait se passer sous ses yeux, cinq jours plus tard, rue du Corbillon à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis)

"Je croyais que c'était les jeunes en bas"

Queue de cheval, cheveux lisses, yeux clairs que l'on aperçoit derrière des lunettes de vue, veste et top noirs, Lucille raconte les mains posées sur le pupitre et non sans mal ce 18 novembre 2015, jour de l'assaut du Raid pour tenter d'interpeller les terroristes Abdelhamid Abaaoud, Chakib Akrouh et Hasna Ait Boulahcen. 


"A 4 heures du matin, j'entends du bruit. Je croyais que c'était les jeunes en bas. Je regarde par la fenêtre en allant aux toilettes, je vois deux colonnes. Puis je vois des snipers qui tirent. Mon conjoint dort, je lui dis : 'on nous tire dessus'" raconte-t-elle. 


Le couple décide alors de préparer ses affaires, de prendre ses papiers pour "partir" loin d'ici. "Là, on a entendu un  bruit fracassant dans les parties communes. Puis des cris à notre porte :"Police, on veut rentrer". Cinq hommes pénètrent dans notre appartement, ouvrent les fenêtres et tirent. Nous sommes encore sur place. Impossible de bouger". 

Dans le placard pendant des heures

Lucille raconte qu'elle et son conjoint se sont ensuite réfugiés dans le dressing. " Les tirs ne s'arrêtaient pas. On ne sait pas ce qu'il se passait. Puis un policier est venu nous voir et  pour nous dire qu'ils étaient là pour appréhender les terroristes du 13 novembre. Les terroristes vivaient en face de nos fenêtres!", dit-elle encore toute bouleversée. 


Un peu plus tard, un policier, le même policier vient les voir et leur confie que " ça ne se passe pas vraiment comme prévu". "Il nous a dit ensuite qu'il serait temps de prévenir nos familles, ce que l'on a fait. Elles ne comprenaient rien à ce que l'on tentait de leur expliquer", poursuit la partie civile.  

"On a tout entendu"

Pendant plusieurs heures, près de 7 heures, Lucile et sont conjoints ont tout entendu de ce qu'il se passait rue du Corbillon, et vu beaucoup de choses aujourd'hui ineffaçables de leur mémoire. "On a tout entendu, les tirs, les cris, les hélicoptères, les grenades. On a entendu quand les terroristes ont abattu le chien On entendait les hommes du Raid parler dans les radios, la personnes qui s'est faite exploser… Vers 11h30, c'était fini," poursuit Lucille. 


Les tirs ont cessé, les cris ont disparu. Lucille et son conjoint se retrouvent seuls dans leur appartement, sans personne. Ils demandent à un policier de voir un médecin. "On avait des bourdonnements dans les oreilles, c'était horrible". Le policier, on le comprendra, ne pourra rien faire pour eux. 

"Saint-Denis dans le chaos"

Le couple reste reclus dans son appartement. "Jusqu'à 17 heures nous avons eu aucune information de l'extérieur, seulement les chaines d'information, aucun médecin n'est venu nous voir, personne. Et pendant ce temps, nous, on voyait les images à la télé, Saint-Denis dans le chaos. Et personne qui venait nous chercher". 


Puis Lucille et son ami voient ces "deux policiers en blanc sont dans la rue". "Ils font des prélèvements, ils ne comprennent pas pourquoi nous sommes toujours là". 


"Nous avons passé toute la journée avec le corps de cette personne qui s'est faite exploser sous nos fenêtres. Le corps n'a été recouvert que quand nous sommes passés devant. C'était comme dans un film, avec la police scientifique en blanc, les camions... Mais c'était la réalité. Personne ne nous a dit ce qui était mis en place, pas de médecin, rien. On a de la famille, on s'est réfugiés chez eux mais nous n'avons eu aucune autre aide, à part nos proches", explique la jeune femme. 

"Un deuxième attentat"

Lucille dit avoir vécu tout cela comme "un deuxième attentat". "Il y a eu les terroristes, les policiers, les tirs, un cadavre déchiqueté par terre...". Elle raconte que des mois après l'assaut, elle retrouvait souvent des douilles dans son appartement "en faisant le ménage" (il y a eu quelques 5000 munitions de tirées au cours des 7 heures d'assaut le 18 novembre 2015) Pourtant, comme beaucoup d'autres sinistrés de Saint-Denis, elle n'est pas reconnue comme "victime du terrorisme".


"Nous ne vivons plus à Saint-Denis. Nous sommes partis à Marseille Je fais le choix des difficultés financières plutôt que de vivre ici. J'ai maintenant un crédit à payer et un loyer à Marseille. J'avais choisi Saint-Denis, j'aimais mon quartier, populaire, ma rue. Je n'ai jamais eu de problème. Aujourd'hui, je ne peux plus y vivre. J'ai perdu ma maison et maintenant je perds mon argent. Mon conjoint, indépendant, a perdu ses clients, Tout ça découle de ce que l'on a vécu ce jour-là", souligne Lucille

"Les gens qui ne nous connaissent pas nous prennent pour des dingues"

Lucille et son conjoint restent traumatisés par cet assaut, et le reste. Comme la grande majorité des victimes des attentats, elles ont des angoisses et font des cauchemars, avec une amplification des phénomènes aux "dates anniversaire et là, pour le procès". 


"Dans la rue quand il y a des gyrophares, des pétards, c'est des crises d'angoisse. Les gens qui ne nous connaissent pas, qui ne savent pas ce que l'on a vécu nous prennent pour des dingues, déplore-t-elle. Aujourd'hui tout le monde nous oublie. Nous ne sommes pas reconnus, nous n'avons rien reçu. En n'ayant pas le statut de victime c'est difficile de trouver un psychiatre qui puisse nous aider. Nous n'avons aucun soutien psychologique". 


Lucille est appareillée sur les deux oreilles suite aux bruits des tirs notamment le 18 novembre 2015. "C'est difficile à accepter à 27 ans, de porter des prothèses auditives. Aujourd'hui mes prothèses auditives sont payées à 100 % par ma mutuelle, ce ne sera peut-être plus le cas dans 10 ans. Comment je ferai après."


Plusieurs sinistrés du 48 rue de la République ont été entendus par la cour d'appel ce jeudi. Toutes demandent à être reconnues victimes du terrorisme afin notamment d'être indemnisées.


Le procès doit se poursuivre vendredi, avec le début des plaidoiries des avocats des parties civiles. Il doit durer jusqu'au 21 décembre. 

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