Procès Merah : des notes secret-défense cachées à la justice et un appel au président de la République

JUSTICE - Christian Ballé-Andui a déposé ce lundi devant la cour d’assises spéciale où sont jugés Abdelkader Merah et Fettah Malki. Au cours de son témoignage, l’ancien-patron du renseignement intérieur toulousain a indiqué avoir donné une note dès le 15 mars 2012 à la DCRI, dans laquelle figurait le nom de Mohamed Merah. Il a par ailleurs indiqué que la direction centrale du renseignement intérieur imaginait recruter le tueur au scooter, un mois avant qu'il ne passe à l'action en mars 2012….

Il était le témoin numéro 5. Il avait opté pour l’anonymisation. Ce lundi, tous ont salué le courage de cet homme sexagénaire qui est venu finalement déposer à la barre, visage découvert, et identité déclinée. Lui, c’est Christian Ballé-Andui, ancien patron du renseignement toulousain. Pendant plusieurs heures, cet homme aux cheveux poivre et sel, costume sombre, cravate et lunettes sur le nez, a expliqué comment en mars 2012, il avait tenté d’alerter la Direction centrale du renseignement intérieur (la DCRI est depuis devenue DGSI, pour Direction générale de la Sécurité intérieure), en vain. Personne ne l’a écouté. Pourtant, ses précieux conseils auraient sans doute évité la tuerie de l’école Ozar Hatorah, le 19 mars 2012. 

"Mohamed Merah a un esprit ouvert, malin..."

Comme l’a rappelé le témoin à la barre ce lundi matin, Mohamed Merah, fiché S, avait fait l’objet d'une enquête après son arrestation le 22 novembre 2010 à Kandahar par la police afghane. A l’automne 2011, quand Mohamed Merah rentre du Pakistan, la DCRI avait voulu voir le jeune Toulousain pour parler de son parcours afghan. Un "débriefing" aura lieu le 14 novembre à Toulouse, en présence de Christian Ballé-Andui et "de deux experts parisiens". 


"Le caractère dangereux de Mohamed Merah n'est pas paru évident. Ces deux experts l’ont trouvé naturel", explique le policier à la barre. Après 2 h 30 d’entretien, les spécialistes repartent dans la capitale. La note d'expertise qu’ils promettent alors sera remise… trois mois plus tard, le 21 février 2012. Soit trois semaines à peine avant le premier assassinat commis par Mohamed Merah, celui d’Imad Ibn-Ziaten, le 11 mars 2012. 

Dans cette note, ils écrivent : "Mohamed Merah a un esprit ouvert, malin. Il n'entretient aucune relation avec un réseau terroriste, il a un profil voyageur". La note se conclut par une demande de vérification de la fiabilité de Merah. "C'est une approche de recrutement", explique l’ancien patron de la DRRI Toulouse. Lui s’oppose catégoriquement à ce que l’on fasse de Mohamed Merah un "indicateur" et "en ai fait part à sa hiérarchie". Dès juin 2011, Christian Ballé-Andui avait d'ailleurs demandé que soit "judiciariser le 'dossier Merah' (Mohamed)" mais la centrale avait refusé. 

Une liste de 13 noms donnée le 15 mars

Le 15 mars, Mohamed Merah, qui a déjà  tué trois militaires, Imad Ibn-Ziaten,  Abel Chennouf, Mohamed Legouad et tenté de tuer Loïc Liber, Christian Ballé-Andui, alerte sa hiérarchie à plusieurs reprises de sa conviction qu'il s'agissait d'un acte djihadiste. Il donne alors une liste de treize noms, sur laquelle figure le nom de Mohamed Merah… Nous sommes alors quatre jours avant l’attaque perpétrée à l’école Ozar Hatorah par le tueur au scooter, attaque qui a fait 4 morts dont trois enfants… 


Encore une fois, personne ne l’écoute. Sa hiérarchie est alors sur la piste de l’ultra-droite. Sa note ne restera qu’à l’état de bout de papier.  

"On est confronté à un mensonge d’Etat"

A la barre ce lundi, le témoin vient, lui, de dévoiler une information classée secret défense.... Même s'il ne dira pas si le nom d'Abdelkader Merah figure sur cette liste, une charte signée le 1er mai 2013, selon lui, l'en empêche, Christian Ballé-Andui a donné des informations capitales et méconnues. 


"Ce que nous avons compris ce matin, que nous ne savions pas jusqu’à présent, c’est qu’un certain nombre de notes que l’ancien patron du renseignement toulousain a pu établir n’ont jamais été déclassifiées et adressées au juge qui était chargé de cette information judiciaire. Notamment cette note du 15 mars 2012, où il indique clairement qu’il fait surveiller treize personnes parmi lesquelles Mohamed Merah, a déclaré Me Olivier Morice, avocat de la famille Legouad. Ce Monsieur a expliqué que depuis 2011, à plusieurs reprises, il avait sollicité que des informations mettant en lumière la dangerosité de Mohamed Merah puisse être transmises au procureur de la République ". 


Pour Me Morice, "l’Etat a caché des informations capitales à l’autorité judiciaire qui était chargée de faire la vérité sur ce dossier. C’est intolérable et inadmissible !". "Comment pouvons-nous, en tant que parties civiles, donner du crédit à ceux qui depuis 2012 nous affirme que Mohamed Merah n’a agi que comme un 'loup solitaire' et qu’on ne pouvait pas prévenir les actes criminels qu’il a accomplis, alors que ce responsable des renseignements explique que la filière était composée de plusieurs personnes parfaitement déterminées, que Mohamed Merah était dangereux, qu’il fallait le suivre". 


Me Olivier Morice poursuit :  "Comment, dans ces conditions, des ministres de l’Intérieur et des responsables des services, je pense notamment à Monsieur Squarcini, sont venus mentir à la justice ? Je crois que c’est une véritable honte judiciaire. Au-delà de la tragédie que l’on a vécue, on est confronté à un mensonge d’Etat qui est indigne et qui est révélé aujourd’hui dans ce procès." 

Les parties civiles en appellent à Emmanuel Macron

Me Morice indique que les avocats de la partie civile tireront les conséquences de cet événement en dehors de ce procès. "Nous demandons d’ores et déjà au président de la République qu’il puisse faire toute la lumière sur ces notes qui ont été cachées à la justice. Voilà donc un président de la République à qui nous accordons notre confiance, qui a expliqué qu’il voulait changer les méthodes, changer avec beaucoup plus de transparence...". 


L'avocat demande donc aujourd'hui que ces informations soient transmises aux autorités judiciaires "pour qu’elles puissent réprimer et condamner ceux qui sont coupables".  

Tout savoir sur

Tout savoir sur

Le procès Merah

Plus d'articles

Sur le même sujet