Procès Merah : les témoignages poignants des proches des victimes

JUSTICE - Plusieurs proches des victimes tuées par Mohamed Merah ont témoigné ce mercredi à la barre. L'émotion était à son comble salle Voltaire où sont jugés depuis le 2 octobre et jusqu'au 3 novembre Abdelkader Merah, frère du tueur au scooter, et Fettah Malki.

Frères, sœurs, mère, grands-pères, ami... Ils sont une quinzaine à être venus à la barre ce mercredi. Pendant plusieurs heures, les proches des victimes tuées en mars 2012 à Toulouse et Montauban par Mohamed ont fait part de leur souvenir avec l'être ou les êtes aimés, de leur douleur, de leur souffrance, de leur ressenti... 


Ces personnes endeuillées ont aussi fait part de leurs attentes aujourd'hui, alors que deux hommes, Abdelkader Merah et Fettah Malki sont jugés pour complicité et/ou associations de malfaiteurs terroristes après ces attentats sanglants. 


LCI revient sur plusieurs de ces témoignages déchirants, et vous en livre quelques extraits. 

Samuel Sandler a perdu son fils Jonathan, 30 ans et deux de ses petits-fils, Arié, 5 ans, et Gabriel, 3 ans dans l’attentat commis à l’école Ozar Hatorah, le 19 mars 2012 avant 8h du matin. A la retraite aujourd’hui, cet homme est venu tous les jours au procès. 


A la barre, Samuel Sandler parle d'abord de son cousin, déporté, qui a fini sa vie dans les camps de la mort. Puis il cite Malraux : "L’homme a donné des leçons à l’enfer". "Malraux s’était trompé, c’était pire que l’enfer", commente-t-il ensuite. Les nazis cachaient leurs crimes, l’assassin de mon fils et petits-fils était fier de ses actes, il a filmé, a fait un montag". 


Samuel Sandler est aujourd’hui convaincu de la complicité d’Abdelkader Merah dans les actes commis par son frère Mohamed. Il qualifie l’accusé d'"Eichmann de quartier", en référence à ce dignitaire nazi responsable logistique de la déportation des juifs pendant la Seconde guerre mondiale. Puis il évoque ses proches disparus et le drame. "Comment peut-on exécuter un enfant une tétine à la bouche ? C’est le mal absolu", s'interroge ce grand-père triste, mais toujours très digne. 

Nicolas Rançon est un ami de la famille Sandler. "J’ai quitté la France définitivement après l’attentat, je pensais pas revenir un jour dans une cour d’assises".  Le 9 août 1982, il avait déjà perdu un oncle dans l’attentat de la rue des Rosiers, dans le marais à Paris. Il a vécu un nouveau drame antisémite le 19 mars  2012,  à l’école Ozar Hatorah où ses enfants étaient scolarisés. 


Ce jour-là, il allait prier à la synagogue. Il a entendu un coup de feu." Puis j'ai vu des enfants déposer des corps dans la synagogue : Myriam et Gabriel. Gabriel bougeait encore. Myriam ne bougeait plus, j’ai fait le bouche-à-bouche, mon fils faisait le massage cardiaque, on était accroupis autour d’elle. Je n’ai pas pensé à lui fermer les yeux. Ses yeux ouverts, ça donnait l'impression qu'elle était encore vivante", raconte-t-il. 


Son fils dit alors que Gabriel est en train de vomir. Il a du sang dans la bouche. Nicolas Rançon rapporte les propos de son fils : "Aidez-le ! Je crois qu'il a vu mourir". Gabriel ne survivra pas. Nicolas Rançon, sa fille et son fils, qui a été hospitalisé en psychiatrie, sont traumatisés à vie.

Caroline Chennouf, veuve d’Abel Chennouf, militaire tué le 15 mars 2012 à Montauban par Mohamed Merah, était bien présente dans la salle ce mercredi lmais n’a finalement pas été en état de témoigner. Quand Abel Chennouf a été abattu, Caroline était enceinte de 7 mois. Elle s'est mariée avec lui à titre posthume. 


La mère de Caroline Chennouf, qui a témoigné un peu plus tard, raconte que le choc à l’annonce de la mort d’Abel a provoqué chez sa fille des contractions. "Quand on lui a rendu l’alliance de son mari Abel, elle était couverte de sang", dit-elle. 


Puis Caroline Chennouf a tenté de se suicider. Sa mère et le bébé qu’elle attendait l’ont sauvée. Après la naissance de son fils Eden, Caroline Chennouf apprend qu'il a développé une maladie in utero, liée au choc."Il a développé une pathologie aux yeux. Il a des mouvements horizontaux incontrôlés depuis, c’est devenu un autre combat", dit la grand-mère du petit garçon. Elle conclut : "Si l'accusé est remis en liberté, ce sera une bombe à retardement". 

Albert Chennouf est arrivé ensuite à la barre. " Ce qui nous a tué, parce qu’il n'y a pas que la mort d’un homme, c’est la première phrase du colonel qui nous a demandé si notre fils touchait aux stupéfiants", dit le père du militaire, abattu le 15 mars 2012 par Mohamed Merah à Montauban. "On a bu le calice jusqu’à la lie".


"Mon fils n'avait que son travail, le foot et Caroline, avec qui il attendait un enfant, né 4 semaines après sa mort, continue Albert Chennouf. Avant qu’on scelle le cercueil d'Abel, je lui ai dit : 'Va, mon enfant, dors en paix, je saurai pourquoi tu as été tué'. 


Puis Albert Chennouf tacle le Squale, Bernard Squarcini, patron des renseignements intérieurs à l'époque et venu témoigner au procès. "J'ai écouté attentivement monsieur Squarcini. Celui-là, il vendrait de l'eau à n'importe qui. Il a parlé de 'retards' plutôt que de 'ratés'. Squarcini c'est du vent, comme un débat que l'académie française aurait organisé entre Ribéry et Nabilla". 


Le père de famille ne cache pas sa colère : "J'en veux aux politiques, je regrette que la justice n'ait pas pu faire valoir ses droits [...]. L'affaire Merah c'est la mère de tous les attentats islamistes en France".


"Je voulais m’adresser à maitre Dupond-Moretti. On a perdu sept enfants qui n’ont rien demandé contrairement au tueur", continue Albert Chennouf. Je n'attends ni repentir ni rien. J'espère seulement qu'il n'y aura plus d'enfants qui meurent. Je respecterai intégralement le verdict. Les Merah ont tué mon fils mais ils ne tueront pas l’amour (il montre à la cour le portrait de son petit-fils, l'enfant d'Abel). L’amour est plus fort que la mort. Nous, on a choisi l’amour". 

Hatim, le frère aîné d’imad Ibn-Ziaten, assassiné par Mohamed Merah le 11 mars 2012, était très proche de son cadet. Ils avaient un an et demi de différence.


"Mohamed Merah a dit à mon frère: ‘Tu tues mes frères en Afghanistan ! Je te tue !’. Pour moi, 'mes frères ' c’est ma famille mais c’est aussi tout le monde. Mes frères c’est tous les gens qui sont là. Je suis révolté quand j’ai entendu son frère, (Abdelkader Merah) il dit ouvertement qu’il n’adhère pas aux lois de la République. Ça me révolte parce qu’il a ses propres lois " 


Il continue : "Ils ont pris en otage notre religion. Ils sont dans l'erreur. L'Islam c'est la paix, pas la haine et la terreur (…)"L’affaire Merah, c’est l’acte I. L’acte II vous les connaissez, je parle de Charlie Hebdo, les frères Kouachi, Coulibaly, du Bataclan". 


Face à son bourreau qui a filmé toute la scène, Imad Ibn-Ziaten a refusé de s’agenouiller. "Pourquoi ? demande Hatim Ibn-Ziaten. Parce que c’est un militaire, qui avait dans son cœur la République". 

Naoufal Ibn-Ziaten , frère cadet d'Imad Ibn-Ziaten, a lu un texte qu’il avait préparé. Il y évoque les souvenirs avec son frère Imad, les chansons écoutées en voiture : "Aznavour, Michel Berger, Barry White, La Marseillaise". 


Puis il parle de ce 11 mars 2012, jour où "le cauchemar commence". Naoufal est seul à son domicile, ses parents sont en Turquie en voyage. On sonne à la porte, il croit que c’est un vendeur de calendrier. L’homme qui se présente est en tenue. Très vite, il comprend.


Naoufal appelle toute la famille, sauf sa mère, il n’y arrive pas. Elle le rappelle tard dans la soirée. "Hatim nous a dit qu’il se passait quelque chose de grave. Mon fils ! Dis-moi ! Ne nous laisse pas dans le doute ! Maman, je suis désolée, pardonne moi, Maman", raconte à la barre Naoufal la voix brisée. "J'entends sa douleur au bout du téléphone, je voulais juste, à ce moment-là, la serrer dans mes bras", dit le jeune homme, encore très éprouvé. 


Naoufal indique qu’il "n’arrive pas à sortir de ce deuil". "Le 11 mars, mon âme a rejoint celle de mon frère" dit-il. A son frère, parti trop tôt il dit : "Aujourd’hui Imad, la justice va faire son travail pour te rendre honneur" . 

" Toute ma vie, mes proches m'ont appris à pardonner. Aujourd'hui, je m'en veux. Je ne sais pas le faire, dit Ikram Ibn-Ziaten, petite soeur du militaire. Dimanche 11 mars, ma vie a basculé après l’appel de mon frère Naoufal, qui m’annonce qu’Imad a été tué. Je lui disais : 'Imad ? C'est pas possible, il n’est pas en Opex, il est en France. Ils ont du se tromper'."


Ikram se souvient de la "longue route jusqu’à Toulouse" avec ses parents rentrés de Turquie. "On est arrivés au commissariat à Toulouse, on a été malmenés, on nous a regardés d’un œil suspicieux. Ils pensaient à du trafic", ajoute Ikram. 


Puis elle parle de la morgue, de la reconnaissance du corps. "Je l’ai vu là, étendu, comme s’il dormait paisiblement, j’ai toujours cette image, monsieur le président, ça a été le choc de ma vie",  dit Ikram Ibn-Ziaten. Elle ajoute : "En arabe, Imad signifie 'pilier'. Imad a toujours été un pilier pour moi". 


Fin 2012. Ikram tombe enceinte, pour elle c’est un "signe". Elle a appelé son fils Imad.

Latifa Ibn-Ziaten, mère d'Imad Ibn-Ziaten, était en voyage en Turquie quand elle a appris la mort de son fils. Le voyage avait été offert par les enfants. Quand elle rentre à Paris, elle tient "à peine debout". "Je me suis dit : 'Latifa, reste debout, si tu tombes, tes enfants tombent'". 


Femme de ménage à l’usine, Latifa Ibn-Ziaten a travaillé dur pour offrir le meilleur à ses cinq enfants. "Imad a eu un bac +4. Il s'est engagé dans l'armée. Je voyais mon fils joyeux et fier, raconte la maman, à la barre, bouleversée. Il était français, militaire et il pratiquait sa religion musulmane, priait, faisait son ramadan."


Elle revient ensuite sur l’interrogatoire des enquêteurs toulousains qui pensent à un trafic. Puis parle de lamorgue, où elle a vu son fils. S’adressant à la cour, elle déclare  : "Il (Abdelkader Merah) dit qu'il espère que son petit frère soit au paradis. Quand on tue quelqu'un, on ne va pas au paradis. Moi, monsieur le président, je suis musulmane. Je fais tout ce qu'il faut et je respecte les lois républicaines. Cette secte, je le vois tous les jours, c'est un danger pour la société. S’il  respectait les règles de l'Islam, il n'aurait pas permis ça."

Très émue elle aussi, la voix brisée, Ahlem Legouad parle de son frère cadet et militaire, Mohamed, de son "humour". Elle raconte comment elle a appris sa mort puis montre sa colère envers les coupables. " Cet islam-là, je ne le connais pas (…) Ça, c’est pas l’islam, c’est une couverture pour leur religion qui s’appelle terrorisme", dit-elle. 


Ahlem Legouad continue : "Mon fils voulait s'engager dans l'armée pour venger son oncle. Quelles valeurs je vais lui donner ?" Elle raconte qu’elle a été victime d’un infarctus après l’assassinat de son frère. "J’avais dit à mon médecin que je ne comptais pas aller au procès chaque jour. Puis je suis restée..."

L'autre soeur de Mohamed Legouad, Radjia a préparé un texte pour son frère. "Je suis une des grandes sœurs du caporal Legouad tué froidement le 15 mars 2012 par Mohamed Merah. Mohamed Legouad avait 23 ans, comme son assassin. Il était le dernier de la fratrie. On l'appelait "Chems", ça veut dire soleil", dit-elle. 


Radjia explique comment ce drame a changé sa vie, parle de la "dépression" et des "psychiatres" consultés depuis. "On avait une vie paisible qui a basculé violemment [...] Cette mort injuste restera une plaie ouverte".


Elle indique être venue tous les jours au procès, et y avoir appris certaines choses qu’elle ignorait jusqu’à ce jour, notamment que son frère "avait tenté de fuir" et qu’il "avait rampé", ce 15 mars 2012, à Montauban. 


"Le plus dur ? C’était de ne pas avoir entendu les noms des victimes pendant 5 ans mais que le nom de l’assassin, ajoute Radjia Legouad. […] Il n'y a pas de repentir, un gars de 23 ans ne peut pas faire ça tout seul, c’est pas possible. Je suis écœurée". 

Père d'Eva Sandler, Victor Alloul est le beau-père de Jonathan Sandler et le grand-père d’Arié et Gabriel. "Cela fait 5 ans que nous souffrons le martyr. Ces assassinats, on n'arrive pas à les digérer. Dès qu'on parle de ça, on se met à pleurer [...] S'il n'y a pas un jugement sévère qui dit que ce sont des assassins [...], cela laisse la porte ouverte à tout. Il faut que ces hommes soient bien jugés et bien inculpés pour que ça donne l'exemple à ceux qui veulent faire des bêtises", dit le grand-père endeuillé. 


La sœur d’Eva Sandler, belle-sœur de Jonathan et tante d’Arié et Gabriel, a elle aussi témoigné. Elle rappelle que tous les trois "ont perdu la vie en moins de 40 secondes". 


"Quand Eva est venue vivre à la maison après les attentats, elle passait des journées sur son lit" dit le témoin. Elle raconte que sa sœur regardait sans cesse les photos de son mari et des enfants sur son téléphone, dit qu'elle les agrandissait et qu'elle les embrassait. 


"Ici, j'ai entendu les mots haine, antisémitisme, continue le témoin. Moi, je suis venue vous parler d'amour, de tendresse C'est ça, les mots de la famille Sandler. Faites en sorte que l'amour prime, que la paix gagne sur la haine". 


Ce mercredi 25 octobre 2017, salle Voltaire, tout les larmes ont coulé, des bancs de du public à ceux de la presse en passant bien sûr par ceux des parties civiles, et des avocats. Même l'un des accusés est resté tête baissée. Abdelkader Merah lui, est resté impassible. En apparence tout du moins. 

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