Takieddine mis en examen dans l'affaire du financement libyen de la campagne de Sarkozy : de quoi parle-t-on ?

Justice

DÉCRYPTAGE - L'homme d'affaires franco-libanais a été mis en examen mercredi par un juge d'instruction. En cause : ses déclarations sur la remise de 5 millions d'euros d'argent libyen au camp Sarkozy, quelques mois avant la présidentielle de 2007. LCI revient sur cette affaire.

Ziad Takieddine à nouveau devant les juges. L'homme d'affaires franco-libanais a été entendu puis mis en examen mercredi par un juge d'instruction après ses déclarations fracassantes, le 15 novembre, chez Mediapart. Ce jour-là, il avait confessé la remise de 5 millions d'euros d'argent libyen au camp Sarkozy, quelques mois avant sa victoire à la présidentielle de 2007. Un nouvel épisode dans cette tentaculaire affaire. LCI fait le point.

Comment l'affaire a-t-elle débuté ?

Durant l’insurrection libyenne, en mai 2011, et alors que Paris vient de reconnaître l'opposition comme seul partenaire, un fils de Mouammar Kadhafi, Seif al-Islam, lance les premières accusations sur Euronews : "Il faut que Sarkozy rende l'argent". Sous-entendu : il a bénéficié d'argent venant de son père. Mais il ne fournit pas de preuve. 

Un an plus tard, entre les deux tours de la présidentielle perdue par Nicolas Sarkozy, Mediapart publie une note accréditant un financement d'environ 50 millions d'euros, signée de l'ex-chef des renseignements libyen Moussa Koussa, dans l'optique de la campagne présidentielle de 2007. Un faux grossier, accuse alors Nicolas Sarkozy, dont la plainte se soldera par un non-lieu au bénéfice de Mediapart. Il fera ensuite appel. 

En décembre 2012, l'homme d'affaires Ziad Takieddine, mis en examen dans l'affaire Karachi, accuse à son tour. L'enquête est confiée à des juges d'instruction en avril 2013. "Comment serait-il possible que le virement d'une telle somme", 50 millions, "n'ait laissé aucune trace dans une banque", à l'heure de la cellule anti-blanchiment Tracfin, avait demandé Nicolas Sarkozy aux juges enquêtant sur le document de Mediapart. 

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Financement libyen : Ziad Takieddine entendu par la police

Des témoignages difficiles à étayer

Au fil des ans, plusieurs acteurs du pouvoir libyen ont évoqué le sujet. Aux accusations de Seif el-Islam, détenu et condamné à mort en Libye, se sont ajoutées celles, posthumes, de Mouammar Kadhafi. Parmi les ex-hauts responsables du régime, il faut aussi compter l'ancien chef des services secrets, Abdallah Senoussi. Interrogé dans une prison libyenne, en septembre 2012, dans le cadre de poursuites de la Cour pénale internationale, il a affirmé avoir "personnellement supervisé" le transfert de cinq millions d'euros à la campagne en "2006-2007".

En octobre 2013, un avocat de l'ex-Premier ministre, Baghdadi al-Mahmoudi, confirme aux policiers que ce dernier lui avait parlé d'un financement de 50 millions d'euros, lors de confidences recueillies à l'automne 2011, au parloir d'une prison tunisienne, avant son extradition pour Tripoli. D'autres protagonistes ont également étayé cette hypothèse : l'ex-interprète de Kadhafi, Moftah Missouri ; un témoin sous X travaillant dans l'entourage du dictateur ; l'un de ses cousins, Ahmed Kadhaf Al Dam ; ou encore l'ancienne responsable des "amazones", ces femmes qui entouraient le Guide, Zorah Mansour. Mais les sommes évoquées par les témoins varient de quelques millions à 50.

Les juges ont aussi obtenu la communication de carnets de Choukri Ghanem, l'ex-ministre du Pétrole, qui mentionne un financement. Mais il ne pourra pas être interrogé sur ses écrits énigmatiques : il a été retrouvé noyé dans le Danube, à Vienne, fin avril 2012. Quant à Moussa Koussa, l'ex-patron des renseignements, il avait immédiatement réfuté un financement, puis s'était montré sibyllin dans l'enquête sur le document de Mediapart. La justice du Qatar, où il vit désormais, a fait savoir qu'il avait montré lors d'une audition "son incapacité physique et mentale définitive", en relevant "l'incohérence de ses propos et son extrême fatigue", selon un courrier reçu par les juges en avril.

Des soupçons en marge du dossier

Les tableaux de Claude Guéant : les enquêteurs ont découvert que l'ex-secrétaire général de l'Elysée avait perçu 500.000 euros sur un compte, le 3 mars 2008, en provenance d'une société d'un avocat malaisien. Les raisons invoquées par Claude Guéant, la vente de deux toiles, n'ont pas convaincu les juges qui l'ont mis en examen pour blanchiment de fraude fiscale. Grâce à un signalement de Tracfin, ils ont aussi découvert que l'avocat malaisien avait reçu une somme similaire quelques jours plus tôt d'un homme d'affaires saoudien, Khalid Ali Bugshan, également mis en examen. Si les investigations ne montrent pas que l'argent vient de Libye, les liens entre ces protagonistes mènent à ce pays.

Des détournements derrière une villa ? Les investigations ont mené à Mougins, dans le sud de la France, où une villa a été achetée dix millions d'euros en 2009 par African Portfolio, fonds libyen que gérait Bachir Saleh, l'ex-argentier du régime libyen. "Le montage mis en place semble avoir été fait pour assurer le maximum d'opacité", ont noté les juges, qui soupçonnent Alexandre Djouhri, un homme d'affaires proche de Nicolas Sarkozy, d'en avoir été le dernier propriétaire et donc le véritable vendeur. En septembre, le parquet national financier a étendu l'enquête aux délits présumés de détournements de fonds publics et de corruption.

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