"Vous êtes (...), malgré vous, un symbole inadapté" : la lettre cinglante de l'avocat général à Jacqueline Sauvage

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RÉQUISITOIRE - Dans une lettre ouverte publiée lundi dans Le Monde - le jour de la diffusion du téléfilm consacré à Jacqueline Sauvage - l'avocat général Frédéric Chevallier lors du 2nd procès, estime que celle-ci est un symbole, mais un "symbole inadapté d'un fait majeur de société".

"Vous l’avez condamné sans procès. Vous n’en aviez pas le droit." Dans une lettre, publiée ce lundi 1er octobre par Le Monde, Frédéric Chevallier s’adresse directement à Jacqueline Sauvage. Avocat général lors de son procès en appel, il déconstruit l’image de victime d’un mari tyran. Une prise de parole en réaction au téléfilm d’Yvers Renier diffusé sur TF1 : Jacqueline Sauvage, c’était lui ou moi

Jugée pour avoir abattu son mari, Norbert Marot, de trois coups de fusil en septembre 2012, Jacqueline Sauvage a été condamnée par deux cours d’assises à dix ans d’emprisonnement, les jurés avaient alors suivi les réquisitions de l’avocat général de l’époque : Frédéric Chevallier.


 Alors, dans cette lettre, il se rappelle de la première fois où il a vu Jacqueline Sauvage. C’était lors de son procès en appel, le 1er décembre 2015, devant la cour d’assises de Loir-et-Cher. Il se remémore ce moment: "J’aurais pu être votre fils. Je serai votre accusateur public. L’avocat général, celui par la bouche duquel la défense de l’intérêt général serait prise en considération (…)" Un échange de regards, intime, interrompu par une horde de journalistes.

Les journalistes, les représentants politiques et les réseaux sociaux. C’est ce monde-là que Frédéric Chevallier cible dans un premier temps. Il lui reproche de s’être intéressé au cas de Jacqueline Sauvage comme un sujet de société et non un cas judiciaire. "Je veux vous parler de ces quarante-sept ans dont d’aucuns, journalistes, hommes et femmes politiques, artistes, intellectuels, de tout bord, de toute tendance se sont emparés sans en connaître la réalité autre que celle faussement véhiculée par ce gigantesque café du commerce que les réseaux sociaux fabriquent et entretiennent à dessein." En s’adressant à elle, il met donc en contradiction cette vision, qu’il définit comme "la vérité du peuple virtuel " et la sienne, qu'il a construit grâce aux éléments de l’information judiciaire et aux procès. De quoi la décrire comme une femme déterminée et moderne, et non une femme soumise à un "tyran". 

Non, cet enfer depuis quarante-sept ans [...] n’est pas celui que la vérité judiciaire de votre histoire établit"L'avocat général Frédéric Chevallier

Frédéric Chevalier rappelle ainsi que Jacqueline Sauvage  s'est battue vingt-cinq ans pour un autre combat  : elle s’est mariée, contre l’avis unanime de sa famille, elle a construit une famille, une maison pour l’abriter, et a monté une société.  Il souligne sa détermination à bâtir un foyer, et ce jusqu’en 1991. Date à laquelle Norbert entre dans une relation extraconjugale. "Cette relation extraconjugale, était-ce pour vous l’occasion de partir, de laisser votre mari aux bras d’une autre ?" s’interroge-t-il. Avant de répondre "manifestement non". Et d’ajouter : "Cette dame, vous l’avez harcelée, menacée verbalement et physiquement, frappée et violentée. Je ne vous juge pas pour ce comportement. Je m’interroge simplement pour comprendre ce qui vous a guidée dans cette attitude." 


En décryptant cette attitude, il considère  avoir compris ce premier acte, qui consiste encore à protéger ce qu’elle a construit. Et ce, à tout prix, au détriment peut- être de sa "propre personne". Il se justifie : "Moderne, vous avez pardonné à Norbert. Déterminée, vous ne l’avez pas laissé aux bras d’une autre. Alors, non, cet enfer depuis quarante-sept ans véhiculé, relayé, craché, asséné, cette image, ce slogan prompt à enflammer celles et ceux qui l’entretiennent sans savoir, sans même vouloir savoir, il n’est pas celui que la vérité judiciaire de votre histoire établit, Madame."

En exécutant votre mari, vous nous avez privés d’un procès qui aurait peut-être permis d'inverser l'ordre des chosesL'avocat général

 Et d’aller plus loin en lui reprochant d’avoir censuré la justice : "En exécutant votre mari, vous nous avez privés d’un procès qui aurait peut-être permis d’inverser l’ordre des choses aujourd’hui établi. Vous l’avez condamné sans procès. Vous n’en aviez pas le droit."


Une action qu’il juge même contraire à son combat, et à celui de ses défenseurs : "Lutter contre les violences intrafamiliales, contre les violences faites aux femmes ne peut passer par la violence criminelle dont vous vous êtes rendue coupable. La justice s’exerce pour éviter la vengeance des victimes et pour punir à leur place. Cette justice aujourd’hui fonctionne." Un réquisitoire, et une lettre très personnelle, que Frédéric Chevallier conclut ainsi : "Vous êtes devenue, sans doute malgré vous, le symbole inadapté d’un fait majeur de société."

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