Darragh McKeon : "L'horreur de Tchernobyl, c'est que les décisions prises à l'époque affectent toujours les enfants"

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LITTERATURE ETRANGERE – Son premier roman "Tout ce qui est solide se dissout dans l'air" (Belfond) a été loué par Colum McCann et Colm Toibin. Avec raison : Darragh McKeon, Irlandais de 36 ans, signe la première grande œuvre littéraire sur la catastrophe de Tchernobyl.

Vous aviez sept ans lorsque la centrale nucléaire de Tchernobyl a explosé, le 26 avril 1986. En gardez-vous un souvenir, même indirect ?
Non, aucun. Quand j'avais sept ans, je savais qui était Gorbatchev parce que j'étais intrigué par sa tache de naissance sur le front. Je me souviens aussi que ma voisine avait appelé ses chats Glasnost et Perestroïka, ce qui a été ma toute première introduction à la police politique soviétique.

Quel a été l'élément déclencheur de ce roman dans ce cas ?
Quand j'avais 14 ans, j'ai vu un documentaire intitulé Black wind, white land à la télévision irlandaise, réalisé par un organisme de charité d'Irlande, Tchernobyl International. Je me souviens d'entretiens avec des fermiers qui étaient retournés travailler leurs terres à côté du site, bien qu'il soit devenu hautement radioactif. Mon père est fermier, et je comprends ce rapport avec la terre. Des années après, je me suis souvenu de ces gens, j'ai commencé à lire des choses sur eux. Ces lectures sont rapidement devenues addictives, et j'ai su qu'il fallait que j'écrive quelque chose là-dessus.

Vous avez mis dix ans à écrire Tout ce qui est solide se dissout dans l'air, pourquoi ?
Presque tous les écrivains vous diront qu'ils gardent quelques romans dans leur tiroir qui ne verront jamais la lumière du jour. Moi y compris, mais dans mon cas ce sont de premières ébauches de ce roman. Ça m'a pris du temps de développer le "muscle de l'écriture", et ça en prend encore plus si vous choisissez un sujet épique. J'ai été débordé pendant très longtemps, pas toujours dans le contrôle de ce que je faisais.

Qu'est-ce qui vous fascine le plus, l'histoire de la Guerre froide, l'accident nucléaire en tant que tel, ou le destin de pauvres gens face à l'abandon de leur gouvernement ?
C'est une combinaison de tout cela. Je suis fasciné par la façon dont les institutions nous affectent en tant qu'individus à la base, même dans notre subconscient. Si vous vous postez à côté d'une église catholique, en Irlande, vous verrez les gens se signer en passant devant, de manière instinctive. L'horreur de Tchernobyl, c'est que les décisions prises à l'époque affectent toujours des enfants, sur le plan atomique, en modifiant leur métabolisme. Et ça va continuer ainsi pendant encore quelques centaines de milliers d'années. Ça m'intéresse de savoir comment les gens vivent dans un tel contexte.

"Je suis fasciné par la façon dont les institutions nous affectent en tant qu'individus à la base, même dans notre subconscient."

Saviez-vous jusqu'où cette histoire allait vous emmener ?

Je savais que c'était un immense sujet. Mais quand j'ai commencé, j'avais l'arrogance de mes 25 ans. Je n'avais pas compris le degré de dévouement qui allait m'être imposé pour l'écrire...

Vous êtes-vous rendu sur les lieux du roman ? A Tchernobyl et à Moscou ?
J'ai été à Moscou alors que j'étais très avancé dans l'écriture. C'était une expérience très étrange, très déroutante. Il y a des passages du livre qui se déroulent dans des lieux spécifiques, et quand je m'y suis rendu, ils étaient exactement comme je m'y attendais, mais l'échelle était complètement différente. J'ai été à Tchernobyl une fois le livre terminé. Ça a vraiment fait un lien entre la mémoire et l'imagination. J'ai eu l'impression de connaître cet endroit intimement, comme si j'y avais vécu.

Vous dirigez une troupe de théâtre, est-ce que cela aide à construire des personnages ?
Oui, c'est une expérience incroyable de regarder un acteur trouver l'essence d'un personnage, le construire couche par couche à partir du même extrait de texte. J'ai appris énormément des acteurs avec lesquels j'ai travaillé.

"J'ai été à Tchernobyl une fois le livre terminé. J'ai eu l'impression de connaître cet endroit intimement, comme si j'y avais vécu."

Que faites-vous dorénavant ?
J'écris un nouveau roman. La mise en scène me manque, la pression et l'excitation du théâtre me manquent, alors peut-être que lorsque j'aurai fini, je penserai à mettre en scène une nouvelle pièce. Mais je suis romancier, et c'est un privilège de dire cela, c'est quelque chose que je ne prends pas à la légère.

Vous qui êtes Irlandais... dites-nous qui va gagner la coupe du monde de rugby ?
On pourrait bien la gagner... Bien que je sois réticent à dire cela, parce que, comme les écrivains irlandais, l'équipe d'Irlande ne fait pas bon ménage avec les grandes attentes. C'est toujours difficile de faire abstraction de la Nouvelle Zélande. Et la France a une certaine façon de s'accrocher jusqu'à la fin. Bon. L'Irlande, pourquoi pas !

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