David Lagercrantz : "J'écrirai les tomes 5 et 6 de 'Millénium', puis j'arrêterai"

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QUAIS DU POLAR – L'auteur de "Moi, Zlatan" et de "Millénium 4" est l'un des invités de Quais du Polar, le plus grand festival de littérature policière qui se tient du 1er au 3 avril à Lyon. "Indécence manifeste" , le roman qu'il avait consacré au mathématicien britannique Alan Turing en 2009, vient d'être traduit en français chez Actes Noirs. L'occasion de reparler d'outsiders, de Zlatan et de l'avenir de Millénium.

Vous avez publié Indécence manifeste en 2009, avant l'autobiographie de Zlatan et Millénium 4. Pourtant, il y est aussi question d'un personnage hors–normes, Alan Turing, le mathématicien popularisé par le film Imitation Game
J'en avais un peu assez de parler de Millénium après avoir donné des millions d'interviews, mais je n'avais pas parlé d'Indécence manifeste depuis longtemps et il m'a inspiré de nouvelles réflexions. C'est un livre qui parle de l'intolérance envers ceux qui pensent différemment, envers les homosexuels, et soudain, nous nous retrouvons à une époque où cette intolérance revient en force, ça projette une autre lumière sur mon livre.

Vous nous aviez dit que notre époque avait besoin d'une Lisbeth Salander ; peut-être aurait-on aussi besoin d'Alan Turing pour combattre les terroristes…
Absolument, nous avons plus que jamais besoin d'outsiders. Derrière son aspect d'enquête policière, je raconte dans mon livre qu'Alan Turing pouvait être un gay créatif à Cambridge dans les années 30, puis il y eut la Seconde Guerre mondiale, puis la Guerre froide, la paranoïa, le maccarthysme… Tous les gens qui sortaient un peu des clous, même un héros génial comme Turing, étaient alors considérés comme indignes de confiance. Et voilà qu'on revoit ces tendances émerger en Europe, en Russie… Dans mon pays, la Suède, la société est très divisée : une partie est très tolérante pour les gens de toutes religions, de toutes origines, et l'autre montre tout l'inverse. C'est assez effrayant.

Votre inspecteur Correll, qui enquête sur la mort de Turing, est aussi un peu différent du flic type des polars scandinaves…
En fait, Correll est un peu un miroir de moi-même quand j'étais plus jeune. J'avais tendance à m'effacer, je devais me faire violence pour m'intégrer, et c'est si courant, de ne pas oser être soi-même à cause du regard des autres. C'est un peu l'histoire de ma vie, j'étais un outsider sur bien des points, mais je n'étais pas assez courageux pour l'assumer. Mon livre montre comment Correll va finalement s'épanouir, se révéler.

Qu'en est-il de Millénium, maintenant que votre tome 4 a été un grand succès ?
J'écrirai les tomes 5 et 6, puis j'arrêterai et je ferai autre chose. J'ai signé un contrat pour trois livres en tout. Avec le premier Millénium, Stieg Larsson avait établi un puzzle pas très conventionnel : un tome raconte une histoire, les tomes 2 et 3 en racontent une autre. Je pense que je vais reprendre ce modèle, le 6e sera la suite du 5e. J'ai de quoi écrire des centaines d'histoires, mais le plus dur quand on est écrivain, c'est de choisir laquelle. Vous connaissez mes livres, vous savez que je suis fasciné par les maths, l'informatique, les sciences, l'intelligence artificielle, comme Turing, comme Lisbeth. Ce sont des thèmes que je vais logiquement explorer à nouveau.

Pouvez-vous nous révéler des éléments de Millénium 5 ?
J'ai une bonne histoire en tête, et c'était sacrément difficile à trouver, parce que quand vous écrivez un Millénium, vous ne pouvez pas vous contenter d'une histoire conventionnelle. J'ai compris que ce qu'il y avait de plus important que Mikael Blomkvist ou Lisbeth Salander, c'est la mythologie autour de Lisbeth, son passé. Ce que je peux révéler, c'est que je vais creuser plus loin de ce côté, il y a des questions qui méritent d'être résolues sur elle. Qu'est-ce qui a vraiment fait de Lisbeth ce qu'elle est devenue ?

J'espère que ça ne va pas vous rendre fou comme pendant l'écriture du 4e tome…
C'est vrai que j'avais travaillé comme un fou, nuit et jour, avec cette pression incroyable sur mes épaules. Mais les critiques positives qui ont suivi m'ont rendu plus courageux, plus audacieux et confiant. Maintenant, je sens que la pression revient mais que j'y suis devenu un peu accro. J'en ai besoin pour écrire quelque chose de bon. Pendant longtemps, j'ai pensé : j'ai survécu au 4e tome, maintenant ça va être facile de continuer, etc. C'est faux, on ne peut pas penser ainsi quand on écrit. A présent, je travaille dur à nouveau, et je peux être à nouveau terrifié en paix !

Verra-t-on bientôt le tome 4 au cinéma ?
(Il se tourne prudemment vers son agent.) Il y aura bien une adaptation sur grand écran. Le scénario est en cours d'écriture et nous attendons de le lire pour voir s'il sera assez bon. J'attends avec impatience de connaître le casting. Enfin, avec Hollywood, rien n'est jamais sûr... Le livre a aussi été un best-seller aux Etats-Unis, et ils espèrent autant que moi d'en faire un bon film.

En tant que biographe officiel de Zlatan Ibrahimovic, comment le voyez-vous aborder l'Euro ?
Etant donné qu'il a joué dans les meilleures équipes du monde, je pense que Zlatan est un peu trop bon pour l'équipe nationale suédoise… Si vous êtes un joueur intelligent comme lui, vous devez jouer avec des joueurs de son niveau. On a un génie dans notre équipe, mais un seul ne nous fera pas gagner l'Euro. Enfin, nous verrons.

Comment va-t-il finir sa saison à votre avis ?
En devenant un génie des maths (rires.) Non, sérieusement : un jour, alors qu'il était terriblement sous pression, il m'avait dit qu'il allait se retirer dans un château pour de bon et prendre du bon temps. Je lui avais répondu qu'il deviendrait fou. Quand on est habitué comme lui à relever sans cesse des défis… Ce serait une histoire intéressante à écrire, d'ailleurs, raconter ce qui se passe quand les applaudissements s'arrêtent. A 35 ans, il va devoir songer à l'après-carrière ; quelqu'un comme lui ne peut vivre sans défis, je pense qu'il pourrait se reconvertir avec succès en homme d'affaires.

Pas entraîneur ?
Pourquoi pas ? Zlatan est plus intelligent que les gens ne l'imaginent. J'aime suivre son parcours parce qu'il évolue tout le temps. Même s'il sort de l'univers du football, il le fera avec son esprit de compétition. En tout cas, moi, je lui conseillerais de choisir un domaine où il pourra entretenir cet esprit, de continuer à vouloir être le meilleur, quoi qu'il fasse. J'ai vu tant d'athlètes malheureux à vivre dans le passé, à ressasser leur heure de gloire. Ce n'est pas pour lui. Qu'il devienne homme d'affaires, ou hacker, comme il veut, mais pas à moitié. Mais ce ne sont que des suppositions : moi-même, je ne sais pas ce que je vais faire de mon futur, même si je vais être très occupé par l'écriture !

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