David Vann, romancier des grands espaces , plonge en eaux troubles avec "Aquarium"

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RENTREE ETRANGERE – L’auteur du traumatisant "Sukkwan Island" délaisse les paysages d’Alaska qui ont fait sa renommée. "Aquarium", son nouveau roman, se penche sur Caitlin, une petite fille de 12 ans qui rencontre un mystérieux vieil homme à l'aquarium de Seattle, sans se douter de son identité.

David Vann s’est débarrassée de ses démons. Enfin, pas tous. Il a exorcisé le plus lourd, le suicide de son père, en s’en inspirant pour un roman choc, Sukkwan Island. Depuis ce premier grand succès, Vann a suivi la cadence d'un roman par an, aussi âpres et tendus, où la nature achève de rendre dingues des familles qui s’entretuent. On est loin de La petite maison dans la prairie.

David Vann, de passage à Paris pour présenter son dernier roman, est aussi affable et souriant que ses histoires sont torturées. Quoique, Aquarium semble marquer une nouvelle ère, plus apaisée selon lui : "C’est la première fois que l’histoire se déroule dans une ville, Seattle, il n’y a pas de tragédie finale, et c’est aussi la première fois que je crée un personnage masculin positif, quelqu’un qui pousse au pardon et à la réconciliation, et pas quelqu’un d’absent ou de destructeur…"

Un grand-père caché et un refuge sous-marin

Dans Aquarium, Caitlin, 12 ans, vit dans la plus grande pauvreté avec sa mère, Sheri. La gamine s’échappe de la grisaille humide de Seattle pour observer les poissons de l'aquarium. Là, elle se lie avec un vieil homme qui partage sa passion. "Pour moi, c’est un paysage naturel", admet David Vann, "quand j’étais gamin je pêchais tout le temps, il y avait au moins sept aquariums chez moi, je passais des heures à regarder les poissons, je crois que ça a ruiné ma vie sociale !"

Quand Sheri découvre l'amitié secrète de sa fille pour un inconnu, l’harmonie bascule. Elle le prend pour un pédophile, alors qu’il s’agit de son propre père, qui l’a abandonnée avec sa mère mourante quand elle était adolescente. Plus que de la rancœur, Sheri éprouve une haine dévorante pour cet homme que Caitlin appelle déjà Papy. Et l’on retrouve les conflits familiaux qui ont baigné la vie et l’œuvre de David Vann…

"Parfois, j'ai pensé que j'allais trop loin"

"Dans Goat Mountain, je confrontais un garçon de 11 ans à son grand-père terrifiant !", rappelle-t-il en riant. "Ici, c’est différent, même si je ne savais pas en commençant à écrire comment ça allait évoluer. C’est ce que j’adore dans l’écriture : je n’ai pas de plan, je ne sais pas vraiment de quoi le livre parlera, quelles seront les relations entre les personnages, je le découvre chaque jour, quand ils commencent à parler et à agir."

On sait toutefois qu’on est dans un roman de David Vann lorsqu’ils se livrent à des simulacres atroces ; pour que Caitlin sache ce qu’elle a subi au même âge, Sheri la force à s’occuper d’elle comme si elle était mourante, sur plusieurs pages insoutenables. Vann le reconnaît de bonne grâce : "Parfois, j'ai pensé que j’allais trop loin, surtout dans ce passage où Sheri défèque au lit, je me suis dit que je devais couper ça ! Mais j’ai continué et mon éditeur n’a touché à rien, pas une seule phrase."

Les deux prochains romans de Vann mettront en scène des héroïnes : l’une inspirée de Médée, l’autre une femme en plein divorce. Il fait remarquer que tous ses livres depuis Sukkwan Island sont construits comme une tragédie grecque. "Je mets face à face deux personnages, qui s’aiment mais qui se font du mal parce qu’il y a un tabou à surmonter. Ils se débattent dans les règles qui régissent la famille, la société, dans un lieu unique, sur une courte période…" Et à la fin, la catharsis réussit-elle ? Nouvel éclat de rire : "J’aime l’idée que le roman soit une sorte de rêve conscient, et que le lecteur puisse voir ce rêve tel qu’il s’est présenté à moi. Même si je suis parfois tenté de couper des passages…"

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