Enki Bilal : ''La notoriété m'offre une plus grande maîtrise de ma liberté''

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Après ''Animal'z'' et ''Julia & Roem'', Enki Bilal clôt sa trilogie avec ''La Couleur de l'air''. Le plus célèbre auteur français de BD décrypte pour metronews cette magnifique fable qui raconte la tentative de survie d'une poignée d'hommes après un coup de sang de la Terre.

Vous avez mis cinq ans pour boucler cette trilogie, vous avez été pris sur d'autres projets ou vous aviez besoin de temps ?
Cette fable n'a pas de construction narrative classique. La thématique – une planète qui déplace les continents et mène sa propre révolution géologique – est universelle, extrême et absurde. Elle mérite cette dilution dans le temps.

Peut-on parler ici de fable écologiste ?
Le terme écologiste me paraît un peu étriqué. C'est plutôt une fable humaniste. Il y a derrière ce mot l'idée que l'homme doit non seulement respecter l'homme mais aussi le monde animal et sa planète. C'est un peu ambitieux et surtout utopique.

Votre histoire a comme point de départ un dérèglement climatique extrême. Ce problème est-il aujourd'hui suffisamment pris en compte ?
Malheureusement le dérèglement climatique est occulté par les crises financières, politiques et géopolitiques. J'ai l'impression que la prise en compte des dangers que nous faisons courir à la Terre passera toujours au second plan par rapport à une urgence dont la temporalité sera plus immédiate. On laisse passer le temps, c'est le piège.

Comment s'est imposé ce thème d'une Terre vivante, capable de s'auto-réguler ?
Dans le cycle du Monstre, j'abordais des questions de politique et d'obscurantisme religieux. Je ne peux pas ressasser sans arrêt les mêmes obsessions. Pour moi, cette nouvelle trilogie, avec une planète qui se révolte, est un peu une récréation. C'est ludique, même si entre les lignes des thèmes moins légers se dégagent. Et puis, au moins cette thématique environnementale ne risque pas de devenir obsolète.

''Je n'ai jamais été dans une logique commerciale''

Vous êtes plutôt un partisan de la décroissance ?
Oui. Mais il faudrait changer tout le système et pour cela je n'ai pas d'autre solution que celle radicale d'une révolution. C'est à souhaiter et en même temps pas à ne pas souhaiter. Il faudrait déjà une prise de conscience humaniste pour se débarrasser des fous de Dieu.

Où en êtes-vous de votre projet d'adaptation du premier tome 'Animal'z' ?
Ce n'est pas un film facile à faire mais j'ai enfin une version du script qui me plaît. Je travaille également sur un projet de docu-fiction adapté du livre ''Homo Disparitus''. Ça raconte comment sera notre planète – faune, flore, vestiges – après la disparition de l'homme.

Vous êtes l'artiste vivant de BD le plus coté sur le marché de l'art. Est-ce que cela a changé quelque chose ? Cela vous a permis de vous affranchir d'une logique commerciale ?
Humainement, je ne pense pas avoir changé. Prendre la grosse tête est un manque d'intelligence. Et je ne pense pas avoir déjà été dans une logique commerciale. J'ai beaucoup de respect pour mes lecteurs mais je ne suis pas prêt à faire de concessions, notamment pour faciliter leur compréhension. ''La Couleur de l'air'' est une lecture exigeante. Je peux perdre des lecteurs en route mais j'en gagne d'autres. Par contre, cette cote et cette notoriété m'offrent une plus grande maîtrise de ma liberté.

''La Couleur de l'air'' d'Enki Bilal, éditions Casterman, 96 pages, 18 €.

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