Euro 2016 : pour l’écrivain écossais Philip Kerr, "c’est l’Allemagne qui va gagner"

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RENCONTRE - C’est à bord d’un avion pour New York que metronews s’est entretenu avec l’écrivain écossais Philip Kerr à l’occasion de la sortie de son nouveau roman, "Le Mercato d’hiver". Un polar qui plonge ses lecteurs dans les coulisses du championnat anglais. A l’heure de l’Euro, une lecture idéale, entre deux matches…

Vol BO 100 à destination de New York. Au comptoir d’enregistrement de La Compagnie, c’est un voyage un peu particulier qui se prépare. A bord, vont en effet prendre place quelques joueurs de foot connus et un grand écrivain de polar. Mais que peuvent bien avoir en commun David Trezeguet, Juan Sebastian Veron et Francesco Toldo avec Philip Kerr ? Le champion du monde, son compère argentin et l’ancien gardien du Milan AC partent disputer un match de bienfaisance pour la fondation Youri Djorkaeff. Quant à l’auteur de la Trilogie Berlinoise, il vient présenter son nouveau roman… dans l’avion.

Bien loin du Berlin qui sert de décor aux aventures de son héros Bernie Gunther, l’écrivain écossais qui vit à Londres vient de publier le premier tome d’une nouvelle série dans le milieu du foot, Le Mercato d’hiver (éditions du Masque). Raison de sa présence dans la cabine. "J’ai fait beaucoup de choses dans ma vie d’écrivain, mais là j’avoue, c’est la première fois que je me retrouve dans un avion en compagnie de ces anciens internationaux et que je dédicace mes romans aux passagers", dit-il tout sourire une fois dans les airs.

Dans ses bagages, une photo souvenir avec les stars du Real

Avouons-le, l’idée est originale et le dialogue entre un grand auteur fin connaisseur du football et de grands joueurs pourraient s’avérer intéressant. Après tout, huit heures dans le même avion, cela peut créer des liens. Oui mais voilà, un monde sépare ces deux univers. D’un côté, un Philip Kerr ravi d’être là, qui se fait un plaisir de montrer son album photo souvenir offert par le Real Madrid lors de la sortie de son polar en Espagne. Il pose au centre d’entraînement de la maison blanche en compagnie de tous les joueurs, tous sans exception : Benzema, Ronaldo et compagnie, et même le coach de l’époque, Carlo Ancelotti.

Dans notre avion, c’est une autre histoire. Pas un mot, pas même un regard échangé. C’est simple, les anciennes gloires du foot se sont murées dans le silence, enfoncées dans leurs sièges certes très confortables et ont dormi durant la quasi-totalité du voyage… Perpétuant le cliché du footeux dans toute sa splendeur. Pas de quoi agacer l’écrivain pour autant. Car c’est bien ce fan d’Arsenal qui était l’invité spécial à bord comme l’a annoncé au micro le chef de cabine. Devant des passagers surpris, il précise que l’auteur les attend au rang 6 pour leur dédicacer son nouveau roman. Et ça marche. S’ensuit un va-et-vient dans l’avion, avec un Philip Kerr debout, le stylo à la main, qui prend le temps de discuter avec chaque personne, sous le regard attendri de Jean Djorkaeff.

"S’ils n’aiment pas, ils me le diront avant l’atterrissage"

Le père de Youri est là aussi pour assister au match organisé par son fiston. "C’est une super idée", dit-il les bras chargés de plusieurs exemplaires. Au bout d’une heure, il ne reste quasiment plus d’ouvrages dans les cartons et certains voyageurs sont déjà plongés dedans. Kerr trouve cette situation amusante et stressante à la fois. "Bon, le truc c’est que s’ils n’aiment pas, je ne peux pas m’échapper et ils viendront me le dire avant l’atterrissage", rigole-t-il. On le rassure. Si ce roman risque de surprendre ces inconditionnels lecteurs, il est d’excellente facture. Comme d’habitude avec le gentleman writer, toujours tiré à quatre épingles. 

Mais pourquoi changer ainsi de registre tout d’un coup et passer du polar historique au roman noir contemporain, qui plus est dans le milieu du sport ? "J’avais envie de faire quelque chose de différent, explique-t-il d’une voix forte pour couvrir le bruit des réacteurs. J’adore le foot et je trouve que dans le monde du ballon rond professionnel, en particulier dans celui de la Premier League, il y a tous les ingrédients pour un bon thriller : argent, magouilles, dopage, paris, etc. Il n’y avait plus qu’à écrire l’histoire."

Toute ressemblance avec un coach célèbre n’est pas fortuite

Avec le talent qu’on lui connait, Kerr plonge les lecteurs dans les coulisses du championnat anglais. Il n’a pas son pareil pour tisser une intrigue au couteau, bien aiguisée mais surtout pour créer des personnages hors normes. Ici, Scott Manson, entraîneur écossais (tiens, comme l’auteur) de l’équipe de London City, sorte d’alter ego moderne et en crampons de son Bernie Gunther dans l’Allemagne nazie. Ancien joueur, il a connu la prison après avoir été accusé à tort de viol. Blanchi, il voue depuis une haine envers la police.

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Il y a aussi le manager portugais Joao Zarco (toute ressemblance avec un certain José Mourinho ne serait pas fortuite), un propriétaire de club multimillionnaire ukrainien et des joueurs à qui on demande de courir après le ballon et surtout de ne pas trop réfléchir. Quand un homme dont nous tairons l’identité pour garder le suspense est retrouvé assassiné dans les travées du stade de London City, la police débarque bien sûr. Mais le patron du club demande à Manson de se muer en Sherlock Holmes et de trouver qui a tué…

"Il y a bien longtemps que les Anglais ont fait une croix sur la victoire"

On sent au fil des pages tout le plaisir qu’a eu l’auteur à imaginer une histoire dans un milieu comme le football. Il règle des comptes au passage et donne aussi une vision finalement bien triste de ce qu’est devenu ce sport, où tout se joue à coup de gros billets, grosses voitures et gros transferts. Le lecteur amateur de foot tentera de lire entre les lignes pour y reconnaître des vrais personnages, qui apparaissent aussi au cours de l’intrigue et les autres prendront un plaisir fou à voir évoluer Scott Manson et à lire les dialogues savoureux de Kerr. Certaines répliques, pas forcément celles liées au football d’ailleurs, risquent de devenir cultes.

Ce Mercato d’hiver s’avère donc une lecture indispensable en plein Euro qui débute. D’ailleurs, Kerr connaît déjà le vainqueur : "C’est l’Allemagne qui va gagner, pas de problème. Quant aux Anglais, il y a bien longtemps que nous avons fait une croix sur une quelconque victoire dans une grande compétition. Les fans s’en moquent un peu, ce qui compte chez nous, ce sont les clubs. La sélection, tout le monde s’en fiche. Sauf si elle atteint la finale. Mais il ne faut pas rêver…"

>> Le Mercato d’hiver, de Philip Kerr, trad. Katalin Balogh et Philippe Bonnet. Editions du Masque, 448 pages, 20 euros

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