Joann Sfar : "Je suis atterré de voir qu'on critique plus les dessinateurs que les tueurs"

Joann Sfar : "Je suis atterré de voir qu'on critique plus les dessinateurs que les tueurs"
LIVRES

BD – Après "Catharsis" de Luz, c'est Joann Sfar qui exorcise son l'après "Charlie Hebdo" dans "Si Dieu existe" (Delcourt). Avec ce premier volet de trois nouveaux carnets autobiographiques, le dessinateur-réalisateur évoque les religions, ses angoisses, mais aussi la capoeira, les femmes et les bons copains. Avec humour et générosité.

Après les attentats, la plume vous a-t-elle lâché ?
Ce jour-là, je n'ai pas dessiné. Les dessinateurs de Charlie Hebdo étaient des amis, j'y ai travaillé il y a 7 ou 8 ans. J'arrivais au terme d'une année cauchemardesque, dont je ne m'étais ouvert à personne, et Charlie a été la goutte d'eau. Là, j'ai eu besoin de parler, et surtout de voir mes pages publiées au jour le jour. C'est pour ça que j'ai contacté le Huffington Post, ça m'a permis d'avoir un retour des lecteurs qui m'a fait beaucoup de bien. Ces pages, qui constituent Si Dieu existe, m'ont permis de poser des interrogations, et de mesurer à quel point les questions que je me posais étaient répandues en France. Constater que de jeunes musulmanes religieuses se posent les mêmes questions que moi, c'est bon signe.

On retrouve des thèmes développés dans vos précédents carnets : votre athéisme, votre judéité, mais aussi votre bienveillance pour toutes les religions...

Oui, bien qu'il y a des permanences dont on se passerait bien, comme les résurgences d'attaques anti-juives dans mes carnets... Lorsqu'on profanait un cimetière à Carpentras il y a 30 ans, la France entière descendait dans la rue. Aujourd'hui, quand en marge d'attentats contre des dessinateurs on abat des Français parce qu'ils sont juifs, il y a une espèce de résignation. On ne dit pas que c'est normal, évidemment, mais on sait que c'est la cible admise de l'islamisme politique. C'est toujours inquiétant quand notre cuir s'épaissit.

"Constater que de jeunes musulmanes religieuses se posent les mêmes questions que moi, c'est bon signe."

Vous restez pourtant optimiste ?
Il y a beaucoup de raisons d'être optimiste. La première, c'est qu'on commence à se rendre compte qu'on est tous sur le même territoire. L'autre, c'est qu'il y a eu 4 millions de personnes dans la rue le 11 janvier. Il n'y a pas eu de soi-disant esprit du 11 janvier, mais une population traumatisée qui a eu besoin de se retrouver. On ne connaît pas encore l'histoire qu'on va écrire après ça. Enfin, on se pose les bonnes questions : qu'est-ce qu'on fait des populations sur notre sol, et qu'est-ce qu'on fait quand des Français s'imaginent qu'ils ne sont pas chez eux, et qu'ils veulent quitter le pays ? Mais je suis atterré de voir que quatre mois après, on critique plus les dessinateurs que les tueurs, à répéter qu'ils n'auraient pas dû faire ça, etc.

Mettre tout ça en dessins, ça rassure ?
Ça permet de construire. Je n'ai pas les solutions mais mon livre dit les doutes et les dialogues. Quand je commence, je ne sais pas ce qui va se passer dans la page d'après. Quand j'émets une opinion, je la confronte avec celle de quelqu'un d'autre. Je m'aperçois que les seules personnes qui me comprennent sont les Algériens, parce qu'ils se souviennent du GIA il y a 20 ans. Il ne viendrait pas à l'idée des Algériens de dire que combattre l'islamisme c'est du racisme ! Pour eux, c'était une question de survie. Il ne faut pas se tromper d'ennemis, les musulmans religieux ont les mêmes problèmes que nous.

"Je suis atterré de voir que 4 mois après les attentats de 'Charlie Hebdo', on critique plus les dessinateurs que les tueurs."

Malgré nous, tout nous ramène à la religion...
S'il n'y avait qu'une phrase à retenir de mon livre, c'est : comment cesser d'envisager notre vie uniquement sous l'angle religieux ? J'ai fait le choix de parler de religion dans mon travail mais les gens n'ont pas envie qu'on leur rappelle sans arrêt la leur. C'est ça qui crée cette déprime française : qu'on ramène tout à la religion. Il y a une absence de relais politique, médiatique, qui pourrait créer du lien. A la télé, on crée systématiquement du clash entre des personnalités, ça dresse les gens les uns contre les autres.

Avez-vous repris vos projets interrompus ?
Oui, un nouveau tome du Chat du Rabbin sortira le 28 août, et deux autres carnets feront suite à celui-ci. J'ai fini le montage de mon troisième film, qui s'intitulera La Dame de l'auto. C'est une lettre d'amour à David Lynch et à Polanski, un polar complètement azimuté. J'espère qu'il sortira l'an prochain. Et puis, je retournerai au festival d'Angoulême, ce sera la première fois depuis des années, avec un one-shot sur Mireille Darc.

"Mon troisième film, 'La Dame de l'auto', est une lettre d'amour à David Lynch et à Polanski, un polar complètement azimuté."

La BD, les films, l'art peuvent-ils nous sauver ?
Oui, l'art peut beaucoup. L'artiste amène une main secourable, on peut dire beaucoup par le dessin, et si on peut faire rire au passage, ce n'est pas plus mal. Avec ces carnets, je me suis reconstruit, c'est un petit travail quotidien qui m'a réappris à y croire.

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