"Laëtitia", "Bronson"… Ces essais et biographies qu’on fait passer pour des romans

LIVRES

SUR QUELLE ETAGERE – Le jury du Médicis a dévoilé lundi 12 septembre la liste des 14 romans en lice pour son prix, qui sera remis le 2 novembre. Surprise : deux d’entre eux ne sont pas des romans, mais une enquête et un portrait. Mélange des genres éditorial ou stratégie commerciale ?

Il a déjà raflé le prix littéraire du Monde : Laëtitia ou la fin des hommes (Seuil) est un succès de la rentrée éditoriale, pour qui a le cœur assez accroché pour s’y plonger. Cette enquête de l’historien Ivan Jablonka retrace l’enlèvement et le meurtre de Laëtitia Perrais, une jeune fille de 18 ans, en 2011, et la façon dont ce fait divers atroce s’était transformé en affaire d’Etat. 

Enquête, historien, fait divers : Laëtitia ou la fin des hommes n’est pas un roman, et c’est pourtant en tant que tel qu’il a été sélectionné pour les prix Goncourt et Médicis. On comprend mieux pourquoi Emmanuel Carrère a été si vexé de ne pas avoir été goncourable, alors que ses derniers livres ne sont pas des romans : désormais, la fiction n’est plus une obligation.  

Des personnages réels difficiles à vendre tels quels

Les exemples sont nombreux ces dernières années, jusqu’à devenir une véritable tendance. En 2000, le prix Goncourt avait été attribué à Jean-Jacques Schul pour Ingrid Caven, portrait littéraire de sa très réelle égérie. Simon Liberati a lui aussi transformé sa femme, Eva Ionesco, en personnage dans Eva (2015). Quant à Emmanuel Carrère, il avait connu un formidable succès avec Limonov, sa biographie du dissident russe Edouard Limonov en 2011. Et qui aurait acheté Evariste, cette vie certes romanesque du mathématicien Evariste Galois par François-Henri Désérable, si elle n’avait été présentée comme un "roman" sur le "Rimbaud des mathématiques" ?

En cette rentrée littéraire, censée promouvoir les romans purs et durs, Stock publie pas moins de trois portraits de personnages réels : A tombeau ouvert de Bernard Chambaz évoque Ayrton Senna ; L’indolente de Françoise Cloarec présente Marthe, la femme de Bonnard, tandis que  Bronson d’Arnaud Sagnard se penche sur Charles Bronson. Ce dernier figure également sur la liste du Médicis.

Si la qualité de ces livres n’est pas mise en doute, on peut s’interroger sur la contradiction flagrante des éditeurs français, qui hésitent à publier des biographies "parce qu’elles ne se vendent pas", selon l'un d'eux qui a souhaité garder l'anonymat. Ils ont pourtant trouvé eux-mêmes la solution : en publier quand même, avec la mention mensongère, "mais plus commerciale, de roman, parce qu'il est de plus en plus difficile de vendre". Vu le succès des biographies dans les pays anglo-saxons, on tient là une nouvelle exception culturelle française. 

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