Laurent Binet : "J'avais 'Fight Club' en tête, en transposant la bagarre en joute verbale"

Laurent Binet : "J'avais 'Fight Club' en tête, en transposant la bagarre en joute verbale"

RENTREE LITTERAIRE – Et si le sémiologue Roland Barthes n'était pas mort écrasé, mais assassiné ? Et si on avait voulu lui dérober un document qui permettrait de manipuler les foules ? C'est l'hypothèse de "La septième fonction du langage" (Grasset), polar satirique de Laurent Binet qui vient de remporter le prix du Roman Fnac, premier prix littéraire de la rentrée.

Après votre best-seller HHhH, sur le dirigeant nazi Reinhard Heydrich, vous vous lancez dans un polar comique dans le milieu intellectuel français de 1980...
Le point de départ, c'est Barthes. J'étais fan de son œuvre et curieux de sa mort, qui n'était pas banale (Barthes a été renversé par une camionnette de blanchisserie, ndlr.). Quand j'ai su qu'il sortait d'un déjeuner avec Mitterrand avant de se faire renverser, l'idée d'un roman a germé. Le développement est venu après : je connaissais bien ce milieu des linguistes, et je me suis plongé dans les philosophes de la French Theory (Derrida, Foucault, Deleuze...) pendant cinq ans. Ça m'a complètement fasciné.

Cette septième fonction du langage, qui est censée convaincre n'importe qui de faire n'importe quoi... Elle existe ?
(Rires) En tout cas, je pose des jalons ! Elle existe en quelque sorte, oui, sous une forme pas aussi brute et efficace que je la présente dans mon roman. Quand on dit quelque chose à quelqu'un pour lui faire faire quelque chose et qu'il le fait, c'est la septième fonction du langage qui entre en action, d'une certaine manière, avec des succès divers ! Moi, j'ai seulement imaginé une méthode qui réussirait à tous les coups.

"Quand on dit quelque chose à quelqu'un pour lui faire faire quelque chose et qu'il le fait, c'est la septième fonction du langage qui entre en action."

En faire un polar, c'était évident ?
Oui, à partir du moment où j'ai voulu évoquer la mort de Barthes, je me suis demandé : et si ce n'était pas un accident ? Qui dit assassinat dit suspects, et ceux-ci se trouvaient forcément dans l'entourage de Barthes, intellectuel et politique. Ça m'a beaucoup amusé, en tant que romancier, d'utiliser ce contexte, les élections présidentielles de 1981, l'affaire du parapluie bulgare, Althusser qui étrangle sa femme...

Beaucoup de personnages réels deviennent des personnages. Moati, Fabius, Kristeva, Umberto Eco... Avec des sympathies diverses.

J'ai bien sûr prévenu tous les gens qui figurent dans mon roman. J'ai eu de bons retours d'Hélène Cixous par exemple, ou d'Antoine Compagnon. Les retours négatifs ? Je ne les ai pas eus directement. Je crois savoir qu'il y en a, mais je ne connais pas les détails...

Ce pauvre Sollers, vous ne le loupez pas...
Je crois qu'il est un peu fâché... Mais comme lui-même a beaucoup pratiqué la satire, la moquerie et la polémique, il ne pourra pas vraiment s'offusquer. Leur ego, c'est aussi ce qui leur donne leur potentiel dramatique et romanesque, ce sont des personnages. Pour parler comme Barthes, ce sont des mythologies, qu'ils ont construites eux-mêmes... Ce sont ces mythologies-là que j'ai utilisées, par les personnes en elles-mêmes que je ne connais pas. Je me suis fondé surtout sur les œuvres, et Sollers lui-même a construit son double à coups de textes.

"Je crois que Philippe Sollers est un peu fâché... Mais comme lui-même a beaucoup pratiqué la satire, il ne pourra pas vraiment s'offusquer."

Comment classer votre roman ?
J'avais envie que plusieurs niveaux s'imbriquent : le polar, la satire, une réflexion sur le pouvoir du langage... Que ça puisse se lire comme un roman-feuilleton et qu'on puisse apprendre des choses pas forcément évidentes. J'avais le Fight Club de David Fincher en tête, en transposant la bagarre en joute verbale. Je voulais aussi que ce soit un road movie, et cet univers intellectuel de la French Theory s'y prêtait puisque ça a débordé de la France. Ça m'a permis d'adopter une structure à la James Bond, où l'action se déplace de pays en pays, aux Etats-Unis, en Italie...

HHhH va être adapté à l'écran dans une production franco-américaine, avec Jason Clarke et Rosamund Pike. Qu'en est-il de celui-là ?

J'aimerais beaucoup. J'ai d'ailleurs été frappé par la similitude entre la voix de Barthes et celle de Philippe Noiret ! C'est vrai que la vie d'un livre ne se finit pas à la publication. Là, par exemple, je pars au Pérou pour encore parler d'HHhH. Après dix ans d'écriture, je craignais une période de vide, mais il n'y en a pas, c'est comme un travail à plein temps.
 

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