Michel Bussi : "J'ai accumulé des bouts d'histoires pendant vingt ans"

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THRILLER – Après Marc Lévy et Guillaume Musso, c'est l'auteur le plus lu de France. Aujourd'hui adoubé par les pays anglo-saxons, Michel Bussi sort mercredi 4 mai son nouveau thriller, "Le temps est assassin" (Presses de la Cité). Son héroïne, Clothilde, vient passer ses vacances avec son mari et sa fille en Corse, là où ses parents et son frère sont morts dans un accident de voiture lorsqu'elle avait 15 ans. Jusqu'au jour où elle reçoit une lettre de sa mère… Rencontre avec l'auteur, garantie sans spoiler, sur les beaux jours du polar à la française.

Vous êtes Normand, vous aimez situer l'intrigue de vos romans en Normandie… Et dans Le temps est assassin, vous nous emmenez en Corse. Pourquoi cette expatriation ?
Mon grand-père était corse, et j'avais envie depuis longtemps d'écrire sur la Corse. Ce roman pouvait difficilement se passer en Normandie, j'étais dans une thématique d'été, de chaleur, de mer, de camping et d'amours de vacances, cette ambiance-là. Et puis, sans rien révéler, j'ai eu très vite l'idée de la fin, et il fallait forcément un cadre qui puisse la justifier. J'ai d'abord pensé à la Sicile ou la Croatie, et puis non, la Corse, c'était parfait !

Vous jouez un peu, mais pas trop, sur une image fantasmée de l'île…
Il y a d'un côté la beauté de la Corse, son maquis, ses odeurs, et de l'autre une île plus fantasmée, avec des personnages comme celui qui va faire sauter un chantier, avec ses histoires de terre, de clan, de vengeance… Mon héroïne, Clothilde, est à la fois la fille d'un Corse et touriste sur l'île, et j'ai aussi joué sur cette identité : peut-on se revendiquer Corse quand on n'y revient que l'été ? Un écrivain qui connaît bien la Corse de l'intérieur n'aurait pas écrit mon roman de la même façon. Mais les lecteurs de polars comprennent bien que tout est lié à l'histoire, à la résolution d'une énigme.

Le journal intime de Clothilde ado sonne juste, à croire que c'était le vôtre !
Je voulais mettre en scène une adolescente qui a perdu ses parents et son frère dans un accident de voiture, qui reçoit devenue adulte une lettre signée de sa mère, et qui voudra comprendre ce qui s'est passé. J'ai aimé me mettre dans la peau de cette ado habillée comme Winona Ryder dans Beetlejuice, qui se sent différente, et la confronter à ce qu'elle devient à 43 ans, une femme qui a laissé quelques rêves en route. Au-delà de la trame policière, il y avait toute une dimension psychologique qui faisait avancer l'enquête.

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Le temps est assassin donnerait une très bonne mini-série…
Tous mes romans ont été achetés pour devenir des mini-séries ! Un avion sans elle, N'oublier jamais, Maman a tort vont être adaptés mais ça prend du temps. C'est vrai qu'ils se prêtent plus à des mini-séries qu'à des films, la structure de mon dernier roman en tout cas se prête mieux à ce format, entre les allers-retours du journal intime daté de 1989 et l'enquête qui se déroule en 2016.

Vous êtes très lu à l'étranger. Qu'est-ce qui leur plaît autant chez vous ?
J'ai été récemment en Angleterre, en Espagne et à Dubai, et c'est drôle car un auteur de polars français à l'étranger peut avoir un peu l'impression de faire du polar "haut de gamme", élégant, comme ceux de Pierre Lemaitre ou Fred Vargas, avec une touche de poésie, de fantastique ou de lieux qui paraissent exotiques vus de l'extérieur… Le polar scandinave paraîtra plus noir, le polar américain plus réaliste ou plus politique, alors qu'en France on a ce mélange des genres qui semble bien plaire à l'étranger.

Vit-on un âge d'or du polar à la française ?
Il y a eu une période de tueurs en série, puis de polars scandinaves, et aujourd'hui on assiste à la montée des "domestic thrillers" comme La Fille du train, Les Apparences, des polars plus psychologiques. En France, on a une tradition de cette nature-là, initiée par Sébastien Japrisot, Exbrayat ou même Pennac, qui sont beaucoup moins des thrillers que des romans sur une héroïne ou une vengeance, sur fond de machination et très ancrés régionalement...

"Tous mes romans ont été achetés pour devenir des mini-séries, mais ça prend du temps"

Comme les vôtres, non ?
Oui, et c'est en train de revenir car le lectorat veut une bonne histoire policière, mais aussi une réflexion sur l'amour, le couple ou les enfants. Surtout quand on trouve un pitch universel : dans Le Temps est assassin, il y a une promesse de suspense, qui pourrait se passer n'importe où, ce qui explique que ça s'exporte plutôt bien. Peut-être aussi parce qu'on a fait le tour du thriller traditionnel, et qu'on doit réinventer des codes. Mes lecteurs me suivent parce qu'il a cette promesse de suspense, tout en explorant d'autres thèmes, plus symboliques ou psychologiques.

Votre lectorat apprécie probablement aussi votre empathie, presque une marque de fabrique.
Tout à fait. Même si je peux écrire des choses atroces, j'aurai toujours de l'empathie pour mes personnages. Ils ne sont jamais noirs ou blancs, on peut se mettre à leur place et éventuellement comprendre leurs actes. Après, on peut trouver mes fins un peu fleur bleue, mais je ne trouve pas, elles sont plutôt désenchantées, mélancoliques. On n'est ni dans le cynisme absolu, ni dans le conte à l'eau de rose, mais quelque part entre les deux. Comme dans la vie.

Comment partagez-vous votre métier de géographe au CNRS et d'auteur ?
Moitié-moitié ? C'est difficile à dire, c'est très aléatoire... Les idées peuvent venir tout le temps. Comme j'ai eu la "chance" d'être publié tard, j'ai emmagasiné des bouts d'histoire pendant 20 ans. Quand je termine un roman, je sais quelle sera l'idée que je développerai après parce que je l'ai en tête depuis un certain temps. Ça me permet de ne pas être à l'affût d'une nouvelle idée juste après avoir rendu mon manuscrit. Je puise plutôt dans mon stock.

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