Michel Cymes et les médecins nazis : "Chacun avait ses raisons d'entrer dans l'horreur"

Michel Cymes et les médecins nazis : "Chacun avait ses raisons d'entrer dans l'horreur"

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ESSAI – Le présentateur du "Magazine de la Santé", sur France 5, est avant tout médecin. C'est en tant que tel que Michel Cymes a enquêté sur les atroces expériences des médecins nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, en toute impunité. "Hippocrate aux enfers" (Stock) est une lecture aussi éprouvante qu'importante pour la mémoire collective.

Le 70e anniversaire de la libération d'Auschwitz, le 27 janvier, rappelle qu'on n'a pas encore tout dit sur le plus célèbre des camps de concentration. Michel Cymes, médecin ORL et homme de télévision, s'y est rendu il y a 8 ans : ses deux grands-pères y ont été déportés. C'est en tant que médecin qu'il a enquêté sur les effroyables expériences médicales qu'ont menées les nazis, des hommes qui ont prononcé le serment d'Hippocrate avant de basculer dans l'horreur pure. Comment passe-t-on de sauveur de vies à criminel de masse ? Michel Cymes l'avoue : ce livre en forme de devoir de mémoire n'a pas réponse à tout. Entretien.

Qu'est-il arrivé à vos deux grands-pères ?
Mon grand-père paternel a été déporté à Auschwitz en juin 1942. C'était un juif polonais, arrivé en France dans les années 20, qui s'était engagé dans l'armée française au début de la guerre, parce qu'il pensait qu'il devait ça au pays qui l'avait accueilli. Puis il a été démobilisé et convoqué par la police. Ma grand-mère lui a dit de ne pas y aller, mais il lui a répondu : "Je suis français, j'ai servi dans l'armée française, je suis convoqué par la police française, il n'y a pas de quoi s'inquiéter." Et il n'est jamais revenu. Il est mort en septembre 42, officiellement du typhus.

Et votre grand-père maternel ?
Il a été déporté à la fin de la guerre et on n'a plus eu de nouvelles. J'ai fait des recherches mais on n'a jamais bien su ce qui s'était passé. S'il y avait eu des rescapés à Auschwitz, on l'aurait vu. Cette histoire personnelle m'a motivé pour voyager là-bas, mais c'est finalement peu de chose comparé à ce que je raconte dans le livre.

Vous n'aviez pas eu envie d'écrire sur le sujet avant de vous rendre sur place ?
Je me suis renseigné, je lisais beaucoup de choses dessus, mais je n'avais pas encore eu le déclic médical. C'est en visitant que ma conscience de médecin s'est réveillée, entre l'horreur que je ressentais là-bas et cette question récurrente : comment peut-on peut faire ça quand on est toubib ?

Ce que vous expliquez, c'est que les médecins nazis ne faisaient pas que suivre les ordres…
C'était des gens qui étaient probablement prédisposés. Au procès de Nuremberg, l'un d'eux a dit qu'il n'était plus un médecin civil, qu'il était devenu un soldat, et ce qu'il a fait pendant la guerre, il ne l'aurait jamais fait en temps normal. Il y avait un endoctrinement certain, la volonté de faire de la race aryenne la race prédominante dans le monde, de sauver des soldats allemands… Après, c'est très difficile, mais au fil de mes recherches, je me suis aperçu que chacun avait ses raisons personnelles d'entrer dans l'horreur.

Des exemples ?
Le plus célèbre, Josef Mengele, n'avait pas les mêmes motivations que Sigmund Rascher, il y avait probablement des sadiques parmi eux, comme Herta Oberheuser à Ravensbrück, la seule femme du livre. C'est compliqué car, quand vous êtes médecin, vous avez cette impression de toute-puissance sur la vie et la mort des gens. Notre métier est de les guérir mais, qu'on le veuille ou non, il y a ce sentiment de pouvoir sur des gens qui viennent vous confier leur vie. Des médecins criminels qui ont basculé, il y en a eu ailleurs, comme le Dr Petiot. Mais dans l'esprit de certains, ça bascule de façon terrifiante.

En toute impunité, puisque très peu ont été condamnés après la guerre…
La plupart de ces hommes, à part ceux qui se sont suicidés ou qui ont été tués, ont fini leur vie tranquillement. C'est ce qu'il y a de plus terrible dans cette histoire, on se met à la place de ceux qui ont appris que certains de leurs proches avaient servi de cobayes. Certains de ces médecins ont continué à exercer, d'autres ont été recrutés par la Nasa, par les Soviétiques à de très hauts postes…

Comment expliquer ça ?
En 2015, on se dit que ça dépasse l'entendement, mais il faut se mettre dans le chaos de la Libération à l'époque, où il y avait des règlements de comptes partout. Ça n'excuse rien, mais c'est effrayant qu'ils n'aient pas payé. Ça reste une période qu'on ne peut pas comprendre avec notre mentalité actuelle. J'essaie de faire du factuel dans ce livre, parce qu'il y a des questions pour lesquelles je n'ai pas de réponses.

Vous avez dû sélectionner certains médecins-bourreaux. Envisagez-vous d'écrire une suite ?
J'en ai tellement bavé, psychologiquement, avec ce livre que je me donne un peu de temps. Je faisais des cauchemars en lisant, en écrivant, j'en suis sorti un peu malade donc je me donne un peu de temps pour digérer tout ça. On ne ressort pas intact de l'écriture d'un tel bouquin, ça allait mieux jusqu'à la promotion, la promotion m'y replonge, sans compter les retours que j'ai comme quoi je veux faire de l'argent là-dessus, ou à Strasbourg, où le chapitre que j'ai écrit a provoqué une certaine émotion…

Parce que vous racontez que la faculté de médecine de Strasbourg a servi de laboratoire au Dr Hirt, qui a fui après la guerre en laissant sa "collection" de cadavres dans des cuves au sous-sol…
On est choqué parce que je raconte ce que j'ai vu, que ces cuves servent encore et qu'il n'y a même pas une petite plaque à l'entrée de la salle, pour dire que c'est dans ces cuves que les Allemands ont entreposé des cadavres ! Après, c'est ma sensibilité personnelle, ils ont été très coopératifs de me laisser voir les lieux, et on a vraiment des frissons en entrant dans cette salle.

Quel impact voudriez-vous que votre livre ait ?
Je me doute que je vais avoir des réactions de gens mécontents de ce que j'ai écrit, mais c'est l'histoire ! Les gens qui vivent à Strasbourg ne sont évidemment pas responsables de ça. On ne veut pas remuer l'histoire parce qu'on a honte de ce qui s'est passé, mais ce n'est pas comme ça qu'on apprend. Je rêve d'une chose, c'est que les enseignants de 3e et de seconde qui apprennent la Shoah à leurs élèves leur fassent lire ce bouquin. L'idée, c'est bien sûr "plus jamais", mais plus jamais quoi ? Je n'en sais rien.

A lire : Hippocrate aux enfers, de Michel Cymes, éditions Stock, 214 p., 18,50 euros.

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