Ni bête, ni méchant, ni dangereux : "Soumission" a (plutôt) plu à la rédaction

Ni bête, ni méchant, ni dangereux : "Soumission" a (plutôt) plu à la rédaction

RENTREE LITTERAIRE – Présenté comme un brûlot avant même sa sortie, le nouveau roman de Michel Houellebecq est finalement bien moins dangereux qu'on le dit. On y retrouve les ingrédients classiques de l'écrivain : cynisme, ultramoderne solitude, hommes médiocres et humour noir.

Quinze jours après sa sortie, le même jour que les attentats de Charlie Hebdo, Soumission (Flammarion) caracole en tête des ventes de livres . On a tout dit ou presque sur ce roman très controversé, qui a révulsé Ali Baddou et conquis Emmanuel Carrère. A en croire les médias, Soumission serait le portrait imaginaire de la France de 2022, gouvernée par un parti musulman, avec François Bayrou en Premier ministre.

C'est plutôt l'itinéraire d'un prof de fac paumé, spécialiste de Huysmans, dont la misère affective et les prises de position désabusées rappellent bon nombre de héros de Houellebecq – si ce n'est l'auteur lui-même. L'intrigue se déroule surtout avant les élections présidentielles, donc, et le thème qui fâche n'est peut-être pas le sujet du livre.

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Avec le recul, et en-dehors de tout lien avec l'actualité, que vaut Soumission, littérairement parlant ? Est-il agréable à lire, vaut-il mieux se plonger dans After d'Anna Todd  ? La rédaction de Metronews a été divisée sur le sujet, comme vous pourrez le constater.

L'avis de... Thomas Vampouille, journaliste politique
"Il convient depuis toujours de lire au premier degré Michel Houellebecq", assénait la première critique, publiée par The Paris Review, de Soumission. Curieuse injonction concernant un roman qui, par définition, se situe à un degré imaginaire. Et pour celui-ci en particulier, qui s'avère souvent drôle. Mais cette phrase nous donne sans doute la clef du malentendu avec l'auteur...

Au-delà de la prise du pouvoir par un parti musulman, le livre décrit une France tiraillée par le désir multiforme d'un retour à un certain ordre moral. Un air du temps que Michel Houellebecq pousse jusqu'à l'absurde en posant cette question : et si, finalement, l'ordre islamique était la meilleure manière de réaliser les aspirations des catholiques les plus intransigeants (coucou la Manif pour tous) et de la droite la plus réac ? Pied-de-nez explicité lorsque, à propos des identitaires d'extrême-droite, l'un de ses personnages affirme : "Ils étaient, sur l'essentiel, en parfait accord avec les musulmans".

Quant à la polémique qui somme Houellebecq de prendre ses distances avec ce qui arrive dans Soumission, il faut relire le réquisitoire du procureur impérial Pinard contre Madame Bovary : "Qui peut condamner cette femme dans le livre ? Personne. Donc, si, dans tout le livre, il n'y a pas un personnage qui puisse lui faire courber la tête, s'il n'y a pas une idée, une ligne en vertu de laquelle l'adultère soit flétri, c'est moi qui ai raison, le livre est immoral !" C'était en 1857.

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L'avis de... Judith Korber, journaliste culture
Paris menacée par une guerre civile fomentée par l'extrême-droite, des élections en passe d'être remportées par un parti musulman modéré, des musulmans polygames et leurs épouses mineures... la toile de fond de Soumission a de quoi surprendre et rend plutôt légitime les interrogations sur les intentions de son auteur, Michel Houellebecq. Mais à part ça ? A part ça, on suit les aventures introspectives d'un prof de littérature qui a atteint son apogée intellectuelle avec sa thèse sur Huysmans. Un personnage en plein doute existentiel et si peu attachant qu'on se moque bien de son avenir professionnel ou de savoir s'il baisera encore l'année prochaine une de ses petites étudiantes. Au-delà de la polémique, Michel Houellebecq signe là un roman où il se passe si peu de choses que, finalement, on s'en serait bien, nous aussi, passé.

L'avis de... Jennifer Lesieur, journaliste culture
On a tendance à oublier les premières pages d'un roman, alors qu'elles donnent souvent des clés. L'ouverture de Soumission est surprenante : elle parle de l'attachement qu'un lecteur peut éprouver pour l'écrivain qu'il lit. Aucune autre forme artistique ne peut donner une telle impression de proximité, voire d'intimité, entre deux inconnus. Houellebecq ne fait pas allusion à lui-même et à son lectorat, mais au lien qui unit le narrateur, universitaire, avec Huysmans, dont il est spécialiste. Ces pages et les suivantes qu'il consacre à la littérature sont d'une beauté et d'une simplicité qui écarte toute polémique. Bien sûr, la suite peut faire grincer des dents. Mais pourquoi prendre les provocations de Houellebecq au pied de la lettre ? On s'amuse des attitudes ridicules de ce narrateur neurasthénique, qui n'a plus rien à attendre de la vie. On rit aussi des personnages secondaires, des scènes grotesques. En revanche, une certaine tension monte tout au long du livre, qui captive jusqu'à la dernière page et à son retour vers le cynisme. Soumission est à prendre comme tel : une caricature, une satire. Ce roman ne serait dangereux que s'il était pris au sérieux.

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L'avis de... Jean-Sébastien Zanchi, journaliste hig-tech
Et si Michel Houellebecq n'était finalement pas un romancier ? A la lecture de Soumission, la première impression qui saute aux yeux n'est pas forcément son talent d'écrivain : son style est toujours aussi neutre, agrémenté cependant de quelques belles fulgurances. C'est surtout avec ses talents d'analyse sociologique que Houellebecq vise juste. Sa description d'une société qui se transforme lentement, mais en profondeur, semble incroyablement plausible. Le tout avec une composante essentielle, que beaucoup ont oublié de mentionner à propos de ce livre : l'humour omniprésent.

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