Olivier Adam : "Je n'ai aucun ami parmi les critiques littéraires"

Olivier Adam : "Je n'ai aucun ami parmi les critiques littéraires"
LIVRES

INTERVIEW – Deux ans après "Les lisières", Olivier Adam revient avec "Peine perdue", un nouveau roman sombre, dans lequel on retrouve ses thèmes de prédilection. Un livre en phase avec notre époque tourmentée et le climat social tendu.

Comment vous est venue l'idée de ce nouveau roman ?
Après un livre comme Les Lisières , où je me mettais en scène, j'avais une envie de rupture. Et je ne voulais pas perdre l'urgence et le défi que ce livre représentait. Mon idée très orgueilleuse était de sortir du livre et de prendre ma position d'observateur et de raconteur d'une certaine France. Et le faire à l'échelle d'une communauté toute entière. A force de dire que les livres se doivent d'être intimes et collectifs, il faut arriver à donner un reflet plus complet de la société.

Y a-t-il a un événement particulier qui a fondé ce roman très social ?
Je voulais flirter avec le roman noir et j'ai trouvé que le Sud-est de la France pouvait coller à certains types de paysages qu'on trouve dans les polars américains. Quand on choisit un lieu, on a un décor, une lumière, une atmosphère, mais aussi une réalité sociétale, un affrontement de classe. Ecrire des livres ne peut pas être la résultante de là où vous mènent vos pas, il faut forcer le regard. C'et une démarche à la fois littéraire et politique, comme la mission que je continue à m'assigner.

Qu'est ce qui vous fascine chez les classes populaires ?
Je continue de penser qu'il faut regarder la majorité silencieuse, ausculter ce qu'elle subit. Les placer dans un roman peut être très révélateur de la condition humaine. Ils sont traversés par ce que j'observe tous les jours dans la rue, et pas dans le poste de télévision. Je constate un sentiment de désarroi et d'abandon chez les trentenaires parce qu'ils sont nés dans la précarité, mais aussi pour les parents qui souffrent également. Ce délitement, cette panne de l'ascenseur social, cette crispation identitaire concerne tout le monde au final.

Est-ce compliqué d'injecter ces éléments sociaux dans un roman de fiction pure ?
Je pars du principe qu'on ne peut pas construire un personnage sans marcher sur les deux jambes de l'intime et de l'aide sociale. Les questions du loyer, du chômage ne sont pas secondaires. Les grandes considérations philosophiques sont reléguées aux heures pâles de la nuit en cas d'insomnie. Je sais que ce n'est pas glamour, que ça ne fait pas des livres chics, mais c'est le reflet des vies que chacun mène. Ce sentiment-là ne doit pas venir des journaux.

D'où provient ce regard mélancolique que vous portez sur les situations ?
Je fais tout pour que la douleur soit compensée par un rythme le plus fluide possible. Il faut y mettre de la vitesse et essayer apporter un peu de grâce, une forme de lumière, sinon ça devient indigeste. Ça reste une de mes interrogations premières : que fait-on de son mal de vivre avec lequel certains doivent composer, une faille psychologique immense et impossible à résorber ? Ce qui me touche, c'est l'énergie et la tendresse de mes personnages.

"Je n'ai pas toujours eu ma langue dans la poche"

Aimeriez-vous que Peine perdue soit transposé en série ou en film ?
J'ai reçu quelques propositions pour adapter le livre pour la télévision. Mais on arrive à un moment où toutes les chaînes rêvent de faire comme les Américains mais ne s'en donnent jamais les moyens. Ils veulent faire des séries d'auteur sombres sans perdre de téléspectateurs en route. Si je pensais à l'adaptabilité de mes romans, je n'écrirais pas des choses aussi denses. Pour mon précédent roman, un long monologue introspectif, je ne croyais pas que ça arriverait et Philippe Lioret m'a fait une proposition, après avoir déjà adapté Je vais bien ne t'en fais. C'est quelqu'un de proche dont j'admire l'honnêteté intellectuelle absolue et qui s'est reconnu dans les obsessions qui traversent "Les lisières".

Accordez vous de l'importance aux prix littéraires ?
Il ne vaut mieux pas, comme je n'en ai jamais ! La liste du Renaudot a été dévoilée et je n'y suis pas, mais je m'en doutais. Je sais qui est dans le jury, et je n'en connais quasiment aucun dont je sais qu'il apprécie mon travail. Frédéric Beigbeder, par exemple, ne m'aime pas. Je n'ai aucun ami parmi les critiques littéraires, je reste seulement proche de certains écrivains. Je suis parti pendant dix ans en Bretagne, personne ne me voit jamais, tout le monde sait que je n'ai pas de goût pour ça. En plus, je n'ai pas toujours eu ma langue dans ma poche. J'ai l'impression que les lecteurs comprennent où je veux en venir, mais le milieu littéraire, très embourgeoisé, qui préfère le chic et le glamour, reste éloigné des préoccupations de mes romans.

Le football joue un rôle important dans votre roman, comment jugez-vous son évolution mercantile ?
Le football reste une réalité très populaire. Mais c'est du capitalisme pur et dur, les joueurs sont très payés parce qu'ils permettent de divertir des millions de gens. C'est devenu totalement délirant, mais pour prendre l'exemple de Zlatan Ibrahimovic, ce ne pas que son talent qui est rémunéré, mais sa capacité à attirer une foule énorme, à développer une charge symbolique forte. Malgré tout cet argent, c'est le même sport qu'avant. Les plus jeunes rêvent toujours de faire carrière, ils ont toujours des étoiles dans les yeux. Il y a une forme d'adhésion qui l'emporte sur le dégoût à voir des gens issus de milieux défavorisés se payer les voitures les plus chères du monde. Et quel autre horizon de réussite présente-t-on que le football ?

Avez vous adhéré à l'élan de sympathie autour du roman d'Edouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, qui dissèque comme vous la fracture sociale et le sentiment d'appartenance ?
L'un comme l'autre, on soulève les mêmes interrogations et on a les mêmes références. J'ai trouvé son livre vraiment formidable et répugnants les procès qui lui ont été faits, de remettre en question la véracité de ses propos. Là où je suis différent de lui, c'est qu'il rend grâce à la bourgeoisie intellectuelle qui l'a accueilli et l'a sauvé. Il considère qu'il a trouvé sa vraie famille, alors que je reste dans un entre-deux assez flou. Je suis assez étonné par sa force de conviction. Il y a quelque chose d'admirable dans la construction de son statut. Comme il a été confronté à des questions de légitimité très fortes, il ne s'embarrasse plus de ces questions-là. J'aurais un mal fou à imposer une pensée de façon aussi autoritaire.

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