Russell Banks : "Mes nouvelles racontent un moment précis où la vie bascule"

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INTERVIEW - C'est l'un des plus grands écrivains américains de sa génération. Russell Banks, 74 ans, publie "Un membre permanent de la famille" (Actes Sud), un recueil de 12 nouvelles pour autant de personnages, scrutés avec tendresse et précision à un moment crucial de leur existence. De passage à Paris, il s'est confié à metronews au sujet de cette exercice de style bien particulier, de ses habitudes d'écriture mais aussi de l'actualité brûlante.

Ecrire des nouvelles n'est pas un exercice de style très prisé par les écrivains actuels. Pourquoi aimez-vous ce format ?
J'ai écrit beaucoup de nouvelles par le passé, à vrai dire ce recueil est le sixième de ma carrière. Mais je n'en avais pas fait depuis 2001. Depuis, j'ai écrit quatre romans, chacun me prenant environ trois ans. Et chacun a été difficile, voire douloureux à écrire parfois. Lorsque j'ai terminé Lointain souvenir de la peau , j'étais vidé, fatigué, comme si mes neurones étaient à plat. Alors je suis retourné aux nouvelles dont l'écriture procure une sensation différente de celle d'un roman. Comme si on utilisait une partie différente du cerveau. C'est une approche différente du langage, de la forme, de la structure du récit. Plus musicale, plus précise. Une approche plus intime aussi, comparable à celle d'un poète avec les mots. J'ai passé un an à écrire ces douze nouvelles et j'en ai éprouvé une incroyable sensation d'apaisement. Y compris d'un point de vue physique : je me sentais bien dans ma peau. Presque allégé. Comme si je me rechargeais pour de prochains romans.

Comment décidez-vous qu'un personnage, une situation, mérite une histoire plus ou moins longue ? 
Je crois que ça a toujours été très intuitif chez moi. J'ai toujours su très vite si je devais entrer dans un monde entier de fiction, ou me cantonner à l'univers plus fermé d'une nouvelle. Si je devais explorer toute la maison en passant par la grande porte ou simplement regarder par la fenêtre sur la pointe des pieds. Si je devais écrire une symphonie ou une ballade de blues.

On sent dans ces nouvelles un certain jeu avec les attentes du lecteur. Vous stimulez son imagination, vous excitez sa curiosité. Vous suscitez la frustration aussi...
Toutes ces nouvelles racontent un moment précis où la vie bascule. En écrivant, je suis à la recherche de ce moment, je le sens arriver. De la même manière que vous le sentez arriver à la lecture. Comment ce personnage va-t-il être impacté par le monde autour de lui au point d'être différent à jamais ? Prenez l'exemple de "Transplantation". On y découvre un homme qui va rencontrer la femme du type dont on lui a transplanté le cœur. Au début de l'histoire, il est froid, désagréable, égoïste, en colère. Jusqu'au moment où cette femme sort son stéthoscope, le pose sur sa poitrine, et qu'il en vient à lui proposer de soulever sa chemise. Ce à quoi elle répond : 'non, je ne veux pas le voir, je veux juste l'entendre'. De sa part, c'est un geste de bienveillance qui survient parce que cette femme l'a touchée... Et qui signifie que cet homme a enfin un cœur. Pour de vrai.

"J'ai toujours sur moi un petit carnet de notes que je noircis de réflexions"

Chaque nouvelle se déroule dans des lieux dans lesquels vous avez vécu ou vivez encore comme Keene, dans l'Etat de New York, ou Miami en Floride. Les personnages, eux, sont-ils des connaissances, des gens que vous avez observé ? De pures inventions ?
La distinction est difficile à faire. Certains, je les connais, d'autres j'en ai entendu parler, oralement ou à travers un article dans la presse. "Big Dog," par exemple, cette histoire d'un artiste contemporain qui remporte un prix prestigieux, et part dîner avec sa femme chez des amis, m'a été inspirée par mon épouse, Chase Twichell . C'est une grande poète américaine, qui s'est vue décerner une récompense accompagnée d'une jolie somme, environ 100 000 dollars. J'ai été très amusé de voir combien ses amis poètes ont changé d'attitude vis-à-vis d'elle, du jour au lendemain. Certains disaient être très heureux pour elle. Mais chez d'autres je pouvais ressentir une pointe d'envie, une certaine insécurité. C'était très drôle de voir combien la chance peut altérer les relations entre les gens, de façon même très subtile.

Le point commun entre plusieurs personnages de ces nouvelles, c'est une forme d'isolement, y compris lorsqu'ils sont très entourés...
On me l'a dit souvent, des personnages de ces nouvelles comme de ceux de plusieurs de mes romans. Mais à l'idée qu'ils sont isolés je préfère celle qu'ils sont solitaires. L'être humain, d'un point de vue fondamental est solitaire. Il naît seul et meurt seul. Et essaie de ne pas l'être pendant quelques années dans l'intervalle entre les deux (sourire). On les sait tous. C'est d'ailleurs ce qui génère notre besoin d'être avec les autres. De recevoir et de donner de l'amour. La magie de la fiction, c'est de nous permettre d'explorer l'intimité de ces personnages, d'être avec eux dans leur solitude, sans qu'ils s'en aperçoivent.

Vous disiez vous inspirer d'articles de presse. Les conservez-vous chez vous précieusement ? Vous inspirent-ils parfois des années après ?
Absolument, mon bureau en est rempli, même si la plupart du temps je ne sais pas ce que je vais en faire ! (rires). De la même façon j'ai toujours sur moi un petit carnet de notes que je noircis de réflexions, de choses vues ou entendues (il sort le carnet en question de sa veste pour nous le montrer, et fait défiler les pages entre ses doigts – ndlr). Je vais essayer de vous donner un exemple. Par exemple il y a quelques jours j'ai écrit 'je n'aime pas les photos avec des fins heureuses, comme je n'aime pas les histoires avec des fins heureuses' (rires). Ca ne veut rien dire a priori... mais je crois que je réagissais à un beau paysage qui défilait devant mes yeux et que je me suis mis à le comparer à "une photo avec une fin heureuse". En ferais-je un jour quelque chose ? Je ne suis pas sûr. Mais j'écris sur ces carnets, que je garde parfois pendant des années. A ma mort, mes enfants vont avoir un sacré boulot pour faire le ménage dans tout ça ! (rires).

"Je n'ai jamais aimé écrire sur le monde littéraire"

Peut-on dire que votre travail d'écrivain obéit à différentes phases. Certaines où vous observez, et d'autres où vous êtes davantage dans la rédaction ?
J'écris presque tous les jours, mais vous avez raison, je réfléchis constamment à mes histoires, même lorsque je n'écris pas. Comme n'importe quelle autre forme d'art, l'écriture est un processus qui vous occupe 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 d'après moi. Ça dure toute la journée et ça continue pendant votre sommeil. Vous n'arrêtez jamais d'écrire. Consciemment et inconsciemment. D'un point de vue plus concret, j'essaie de passer plusieurs heures par jour devant mes textes... même si je ne déplace que quelques virgules !

Vous êtes en France depuis quelques jours. Avez-vous pris des notes ? Certaines situations, certaines personnes que vous avez croisées pourraient-elles inspirer une nouvelle ?
Honnêtement l'essentiel de mes activités depuis que je suis chez vous est liée au monde littéraire et à la promotion de mon livre. Et je n'ai jamais aimé écrire sur ce monde et les gens qui le composent ! (rires). Mais je pense à cette séance photos que j'ai effectué pour un magazine. La photographe était une femme très dure, intense, habillée tout en noir, les appareils qui pendaient à son cou. Son assistant était beaucoup plus jeune, environ 25 ans, il déplaçait les projecteurs, il me disait où m'asseoir suivant les instructions de cette femme et son regard en disait long sur sa relation avec elle. Je crois qu'il la comprenait tellement mieux qu'elle ne le comprenait lui. Il était invisible pour elle. Mais elle totalement visible pour lui.

Dans certains médias américains, l'image de la France est celle d'un pays dévasté par la violence après la tuerie de Charlie Hebdo. Quand vous rentrerez en Amérique, que direz-vous à vos proches ?
Ce qui est arrivé ici est profondément choquant... mais pas surprenant. Surtout pour un Américain. Nous nous attendons à ce genre de choses tous les jours. Comme peuvent s'y attendre les Britanniques après les attentats de 2005. Mais quand ça arrive, l'émotion est d'une violence folle. Et le plus important, c'est d'être capable d'analyser la situation de manière la plus rationnelle possible. Pour ce qui est de la France, je suis assez inquiet de la suite des événements. Parce que votre société semble en plein questionnement sur son identité. Être Français, c'est quoi ? Pendant longtemps, je crois que c'était clair pour tout le monde. Mais ça ne l'est plus aujourd'hui. Les attentats ont été commis par des Français. Pas par des types qui sont venus de l'étranger et sont repartis après. Et j'ai l'impression que c'est une souffrance pour beaucoup d'entre vous. Comme si vous vous étiez poignardés vous-mêmes. C'est très étrange. J'ai encore du mal à analyser tout ça, je ne suis qu'un "outsider". Mais il me semble que d'un point de vue historique, ce mélange de confusion et de peur est dangereux pour n'importe quelle société.

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