Virginie Despentes : son troisième et dernier volet de "Vernon Subutex", "le plus sombre et le plus désespéré"

Virginie Despentes : son troisième et dernier volet de "Vernon Subutex", "le plus sombre et le plus désespéré"

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CRITIQUE - Attendu comme le messie (presque autant que la nouvelle saison de "Twin Peaks"), le troisième et dernier volet de la trilogie rock consacrée à ce cher "Vernon Subutex" s'impose comme le plus désespéré de la série. Nous l'avons lu pour vous.

Bon sang que ça fait du bien, un auteur qui ne mâche pas ses mots ! Qui balance tout ce qu'il y a à balancer sur la France d'aujourd'hui. Au bon souvenir des fabuleuses premières phrases tranchantes de King Kong Theorie dont on ne se lasse pas ("J'écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf"). 


Merci donc à Virginie Despentes d'exprimer la colère qu'on réprime quotidiennement devant le spectacle affligeant du monde et de rendre hommage dans son feuilleton tripartite aux vaincus de l'Histoire et aux laissés-pour-compte d'un monde gangrené par l'argent et la violence. Et ce pendant 400 pages qu'on dévore, les yeux en spirale. 

La société française passée au scanner

Dans ce troisième tome, Vernon Subutex, ce disquaire qui a dû mettre la clef sous la porte, traverse toujours la société morte du XXe siècle - celle des enfants du rock et du porno, naguère jouisseurs, aujourd'hui flippés par la clochardisation - et assiste impuissant à une "dématérialisation des choses", à une nouvelle société sous un joug 2.0. 


Ici, Vernon devient un personnage secondaire, estampillé "gourou des convergences" dans une communauté. L'époque est définitivement trop forte, l'émotion trop vive, les ombres planent. Le récit s'avère clairement hanté par les attentats du 13 novembre 2015 ("Impossible de continuer à écrire sans en parler"), traversé par l'illusion d'un mouvement comme Nuit Debout et transcendé par la musique, devenu ultime rempart au délitement du monde, en référence au Bataclan. Du désespoir, certes, mais aussi de l'utopie et la possibilité de ré-enchanter le monde par le prisme d'une aventure profondément humaine. Despentes, abrasive et offensive, comme on l'aime.

Au crépuscule du troisième millénaire

A bientôt 48 ans, la Despentes, lauréate du Renaudot en 2010 et membre de l'académie Goncourt depuis 2016, toujours à gauche et toujours féministe, a conservé une énergie d'écriture intacte et ce depuis Baise-moi (1993). 


Lucide (et tant pis si ça dérange), Virginie Despentes prend garde de ne jamais sombrer dans le cynisme et la vitupération. La fin du livre, évidemment irracontable, flirte avec la science-fiction en projetant le lecteur "au crépuscule du troisième millénaire". 

Pourquoi ces gens, quand ils accèdent au pouvoir, cessent de dire la vérité. Pourquoi ils ne s'assoient pas au micro pour raconter, simplement, "voilà comment ça s'est passé". Voilà comment j'ai défendu une idée que je croyais juste et bonne et voilà comment on m'a convaincu de conduire mon pays à l'abattoir. in "Vernon Subutex 3" de Virginie Despentes

Dans une interview au JDD, celle qui a connu plusieurs vies en une seule (baby-sitter, prostituée, vendeuse, pigiste...) regarde la France avec lucidité, commente l'actualité politique, que ce soit sur Emmanuel Macron ("Sa politique (...) va plonger une partie de la population dans la détresse.") ou Jean-Luc Mélenchon ("Une image trop virile du chef. Je n'aime pas la virilité en politique car elle signifie d'emblée trop de narcissisme, d'ego, d'autoritarisme") et tâcle la complaisance des médias à l'égard de la Manif pour tous ("Les médias ont offert un blanc-seing à celui qui veut insulter dans la rue la gouine ou le pédé.") 


Les deux premiers volumes de la trilogie Vernon Subutex se sont écoulés à 290.000 exemplaires grand format et à plus de 250.000 en édition de poche. Cet ultime volet bénéficie d'un tirage initial de 70.000 exemplaires et s'impose déjà comme l'un des événements littéraires majeurs de 2017.

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