Zep : ''C'est important de ne pas laisser le sexe aux pornographes''

Zep : ''C'est important de ne pas laisser le sexe aux pornographes''

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INTERVIEW - Dans "Esmera", Zep nous conte l'histoire d'une jeune italienne qui découvre l'amour dans les années 60. Sa particularité : elle change de sexe à chaque orgasme. En Esmera ou Marcello, elle (il) va explorer tous les possibles de la sexualité et des relations amoureuses. Entretien avec le prolifique auteur suisse, adulé des cours de récré, qui signe là une BD réservée à un public averti.

Mettons tout d'abord les choses au clair, en fait l'obsédé du zizi sexuel, ce n'est pas Titeuf, c'est vous...
Voilà. Je suis percé à jour. C'est un thème qui est récurent chez moi de différentes façons, avec Titeuf de manière enfantine, avec ''Happy Sex'' sous la forme de l'humour et avec Esmera à travers une histoire un peu fantastique et résolument adulte.

Dans Esmera, vous racontez l'histoire d'une femme qui change de sexe à chaque orgasme. Faire l'amour en étant tour à tour homme et femme, est-ce votre fantasme absolu ?

C'est mon fantasme d'auteur en tout cas. Par curiosité, on aurait envie d'être l'autre, pour voir comment ça marche. C'est quelque chose qui reste mystérieux. On n'a pas la même manière de vivre la sexualité et pourtant on la vit ensemble.

Il y a une forme de nostalgie dans cet album. La sexualité, c'est comme tout, c'était mieux avant ?

J'ai grandi dans les années 1970. Même si dans ma famille on n'en parlait pas, je voyais bien que la sexualité était quelque chose d'assez joyeux, qui appelait à la liberté. Mais au moment où ça a été mon tour, le sida est arrivé. Tout d'un coup le sexe, c'était le danger, la mort. On nous avait mis l'eau à la bouche, et puis finalement c'était moins rigolo que ça. La sexualité reste, pour moi, une sorte de paradis perdu.

Aujourd'hui encore ?

Aujourd'hui, les jeunes – je le vois avec mon fils de 18 ans – ont un rapport de consommateur avec la sexualité. C'est comme pour les smartphones, ils veulent juste la dernière version 2.0 du cul. C'est assez désincarné. Ils sont décomplexés car ils ont été sur-informés sur l'apparence du sexe mais le dialogue entre homme et femme autour de la sexualité leur échappe.

C'est aussi lié à la pornographie omniprésente...

C'est important de ne pas laisser le sexe aux pornographes. Il faut que les artistes s'en emparent et racontent des choses autour du sexe. Mais le sexe est encore considéré comme un sous-genre, dans la BD en tout cas. Il y a pourtant des immenses albums érotiques dont ceux de Manara, qui dessine des scènes très crues mais avec toujours beaucoup d'élégance.

"Le plaisir des femmes fait à nouveau peur aux hommes"

A la fin d'Esmera, vous dénoncez le fait qu'une fille en mini-jupe peut à nouveau se faire traiter de pute. Trouvez-vous que notre société est plus réactionnaire qu'avant ?

La société est plurielle mais oui, il y a une énorme tendance réactionnaire. C'était fou de voir ces manifestations contre le mariage gay en France. Je trouve ça aussi effrayant que les fous de Daech qui vont faire péter au marteau piqueur des œuvres soi-disant profanes. Il y a une régression aussi par rapport au plaisir, le plaisir des femmes fait à nouveau peur aux hommes.

C'est Vince qui a réalisé les dessins d'Esmera. Il n'y a pas un côté un peu frustrant pour vous ?

Dès le départ j'ai écrit cette histoire pour Vince. J'avais vu ses dessins érotiques avec ses femmes très seventies et je trouvais dommage qu'il n'en fasse rien. Son dessin sensuel et léger correspond tout à fait à ce conte.

Dans votre précédent album, What a Wonderful World, vous mêlez dessins humoristique et d'actualité, dessinateur de presse est-ce quelque chose qui vous tente ?

Non, pas tellement. Chapatte ou Plantu sont autant journalistes que dessinateurs. Ils ont une analyse politique très pointue. Moi je suis largué. Je n'ai pas ce rapport à l'actualité.

"Comme en janvier avec ''Je suis Charlie'', les gens ont fait corps"

Vous avez déclaré avoir choisi ce titre car vous êtes un partisan de l'optimisme. L'êtes-vous encore après ce qui vient de se passer à Paris ?

Oui. Bien évidemment les attentats sont horribles, mais ce qui s'est passé après donne envie de croire en l'humanité. Comme en janvier avec ''Je suis Charlie'', les gens ont fait corps. Ce n'est pas forcément d'une profondeur extrême mais les gens ont eu envie de dire la fraternité. On parle beaucoup de ceux qui font le contraire mais ils sont une minorité.

Etiez-vous à Paris pendant les attentats du 13 novembre ?

Non, j'étais à Genève, mais mes enfants étaient à Paris, donc j'étais un peu inquiet jusqu'à ce que je les joigne.

Avez-vous ressenti le besoin de dessiner ?

Non, je n'ai pas ressenti le besoin de m'exprimer. J'ai fait une page dessus à la demande des lecteurs de mon blog.

Pensez-vous que les auteurs de BD jeunesse ont un rôle à jouer dans ce genre de situation ?

Pas forcément. La BD peut être engagée mais les gens ne doivent pas se forcer à avoir un discours politique.

Quels sont vos projets pour 2016 ?

Je travaille sur un album réaliste, un peu comme Une histoire d'hommes, une histoire avec un moine, autour du silence. Le second tome de What a wonderful world devrait également sortir. Et puis un Titeuf aussi, non je rigole...

>> Esmera de Zep et Vince, éditions Glénat, 24 euros. 

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