"Les nuits fauves", "La Haine", "Un prophète"... Ces films césarisés qui ont secoué leur époque

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IMPACT - Si les César, grand-messe du cinéma français, récompensent les meilleurs films de l'année écoulée, des longs-métrages lauréats comme "La Haine" ou "Guillaume et les garçons, à table !" restent emblématiques de leur époque, principalement pour les sujets de société qu'ils abordent. Un s professeur en histoire du cinéma nous donne son regard.

C'est la question que l'on se pose souvent devant une cérémonie des César : les films couverts de nominations, souvent plus vus par les "professionnels de la profession" que par le public, parlent-ils de nous, racontent-ils quelque chose de la société française ? Il suffit de jeter un œil sur les récompenses passées pour réaliser à quel point certains de ces long-métrages ont réellement marqué leur époque :  A nos amours de Maurice Pialat, César du meilleur film et César du meilleur espoir féminin pour Sandrine Bonnaire en 1984, reste célèbre pour sa représentation inédite du mal-être adolescent au cinéma. Trois hommes et un couffin de Coline Serreau, César du meilleur film en 1986, montre un monde d'hommes seuls avec bébé et perdus sans femme. Les nuits fauves de Cyril Collard, César du meilleur film, de la meilleure première œuvre, du meilleur espoir féminin pour Romane Bohringer en 1993, parle SIDA, bisexualité et angoisse de vivre.

On peut énumérer aussi dans cette liste La haine de Mathieu Kassovitz, César du meilleur film en 1996, qui pointe le malaise des préjugés, des disparités et autres clivages de notre société franco-française. La vie rêvée des anges de Erick Zonka, 1998), César du meilleur film, de la meilleure actrice pour Elodie Bouchez et meilleur espoir féminin pour Natacha Régnier en 1999, rend hommage aux jeunes laissés-pour-compte aux songes détruits. L'esquive de Abdellatif Kechiche, César du meilleur film, du même réalisateur, du meilleur espoir féminin pour Sara Forestier en 2005, traduit de manière inédite le langage des jeunes avec Marivaux. Un prophète de Jacques Audiard, César 2009, entre autres, du meilleur film et du meilleur réalisateur, montre ceux que l'on ne voit jamais dans le cinéma français. Les garçons et Guillaume, à table ! de Guillaume Gallienne, César du meilleur film et celui du meilleur premier film en 2014, brouille les cartes des genres. La Vie d'Adèle : Chapitres 1 et 2 de Abdellatif Kechiche, Palme d'or française et César du meilleur espoir féminin pour Adèle Exarchopoulos en 2015, répond au Mariage pour tous. Ou encore 120 battements par minute (Robin Campillo, récompensé 2018) qui renvoie aux Nuits fauves et rend hommage à une génération entière décimée par le SIDA...

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Plébiscite social

Pour le professeur en histoire du cinéma Fabrice Montebello, auteur de "Le cinéma en France " (Armand Colin, 2005), "les films sont le produit d'une société, en expriment les points de vue, les tensions et les sensibilités qui les traversent. Cela nous semble encore plus évident lorsque ces films sont valorisés par une institution comme les César et qu'ils rencontrent un public important". C'est le cas des César du "meilleur film". Sur les 44 films récompensés depuis 1976, date de la première édition, seuls 3 d'entre eux (dont L'esquive) enregistrent un nombre d'entrées inférieur à 500.000 entrées en salle en France, la jauge au-delà de laquelle un film est assuré d'une bonne visibilité médiatique, d'une présence dans les discussions et les échanges ordinaires, voire dans la mémoire des personnes. 31 des 44 films récompensés sont au-dessus du million d'entrées. Avec plus de dix millions d'entrées, Trois hommes et un couffin (11e meilleur film français dans l'histoire du cinéma en termes d'entrées) détient le record en la matière des films récompensés par un César.

Ce plébiscite s'explique-t-il avant tout par les sujets de société qu'ils abordent ? Dans cette liste de films marquants et récompensés par les César, "il y a une implication éducative et affective plus grande des hommes à l'égard des enfants (Trois hommes et un couffin), la question des jeunes et de la sexualité ou des identités sexuelles et du Sida (Les nuits fauves, La vie d'Adèle, 120 battements par minute, Les Garçons et Guillaume à table, L'Esquive...), la marginalisation sociale et la ségrégation des jeunes de milieux populaires et d'origine immigrée (L'esquive, la vie rêvée des anges, un prophète)", note Fabrice Montebello.

Ces films témoignent du renouvellement de la sensibilité des spectateurs français plus informés, mieux éduqués, plus sensibles aux discriminations raciales, à l'épanouissement personnel et sexuel, à la dignité générale des personnes.- Fabrice Montebello, sociologue de cinéma

Selon le spécialiste du cinéma, "ces films sont le produit de la transformation de la société française depuis la fin de l'ère industrielle" : "Sous l'impulsion de la contre-culture américaine des années 1960 et son démarquage local français (Mai 68), les rapports entre les individus sont passés d'une société où l'on valorisait les appartenances de classe à une société plus sensible à la prise en compte des personnes, de leur trajectoire, de leurs désirs, de leur individualité", poursuit-il. 

Dans ces films qui ont marqué leur époque, poursuit Fabrice Montebello, "des morceaux de France (la banlieue et les cités), des faits historiques (l'histoire coloniale, visible dans Indigènes qui a récolté 3 Césars, scénario, costumes, montage) des parties du corps et des images sexuelles plus explicites (La vie d'Adèle, L'esquive, Les Nuits Fauves, La vie rêvée des anges...) sont des éléments centraux du récit. Ces films témoignent du renouvellement de la sensibilité des spectateurs français plus informés, mieux éduqués, plus sensibles aux discriminations raciales, à l'épanouissement personnel et sexuel, à la dignité générale des personnes."

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