Que vaut la série "Vernon Subutex", adaptation de la saga de Virginie Despentes avec Romain Duris ?

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POINT DE VUE - La série "Vernon Subutex", adaptation (partielle) de la saga à succès de Virginie Despentes pour le petit écran, débarque dès lundi 8 avril sur Canal+. On attendait une radioscopie de la société française aussi mordante que les romans à vif mais le résultat, trop lisse, peine à reproduire l’impact générationnel.

Diffusée à partir du 8 avril sur Canal+, la série Vernon Subutex, adaptation de la saga signée Virginie Despentes, est attendue comme le messie, a fortiori par ceux l’ayant dévorée  - la saga de trois volumes parus entre 2015-2017 s'est écoulée à plus de 320.000 exemplaires en France. Aux commandes de ces neuf épisodes de 30 minutes, la réalisatrice Cathy Verney (la série Hard), et devant la caméra, une star : Romain Duris, dans la peau de ce disquaire ayant dû mettre la clef sous la porte, viré de chez lui, squattant chez les uns et les autres. On voit bien la logique consistant à choisir Duris comme emblème de génération pour raconter une époque – il y a là une forme de continuité avec les films générationnels de Cédric Klapisch que sont Le péril jeune et L’auberge espagnole


Autour de lui, une douzaine de personnages gravitent dans les neuf épisodes de 30 minutes. Parmi eux, Xavier (hilarant Philippe Rebbot), l'ancien de la bande embourgeoisé d'une beaufitude sans nom  ; Sylvie (géniale Florence Thomassin), le fantasme de jeunesse hystéro de Vernon "revenue" de la drogue ; Dopalet (surexcité Laurent Lucas), le dangereux producteur de cinéma ; ou encore La Hyène, la cyber-détective lesbienne sans foi ni loi (surprenante Céline Sallette). Et comme dans le roman, ils vont se lancer sur les traces de l'ancien disquaire détenant sur cassettes vidéo les confessions de Alex Bleach, star de la chanson, mort d'une overdose. Perdues, ces cassettes vont devenir le fil rouge de la série, permettant à tous de se retrouver puis de se reconnecter avec leur passé.

Chronique de la dèche

Comme dans la saga de Despentes, la série dissèque en filigrane la société morte du XXe siècle. Soit celle des enfants du rock et du porno, naguère jouisseurs, aujourd'hui flippés par la clochardisation et assistant impuissants à une "dématérialisation des choses", à une nouvelle société sous un joug 2.0 où les communications se font (et les réputations se défont) via Facebook. 


Mais pourquoi, en dépit de cette sympathique agitation et des nobles intentions, les images ne sont pas aussi fortes que les mots ? Le premier souci vient du travail de transposition : de peur de paraître trop décousue avec cette multitude de personnages, la série obéit à des règles dramaturgiques pour ne pas perdre le spectateur dans le chaos de la narration polyphonique du livre... Et du coup, elle peine à retranscrire le vrai chaos de l’époque, moteur du roman, qui justement n’obéit à rien. Ce qui séduisait, et qui fédérait, dans la saga originelle venait du fait que Despentes balançait tout ce qu'il y avait à balancer sur la France d'aujourd'hui, exprimait la colère qu'on réprime quotidiennement devant le spectacle affligeant de la société et rendait hommage aux vaincus de l'Histoire et aux laissés-pour-compte d'un monde gangrené par l'argent, la violence et plus généralement la laideur du monde. Or, cette densité, cette radiographie sociale, ce regard sur les exclus, on ne les retrouve pas totalement, ou alors trop superficiellement. C'est appliqué là où on voudrait être secoué comme des puces. Sans chaos ni urgence, on frôle alors l’illustration polie, sans réel point de vue, et c’est hélas ce qui manque. 

Daniel Darc, Alan Vega... comme autant de fantômes

Reste l’essentiel, aidant à ne pas désespérer : une célébration de la musique sur le réel, comme force transcendante, en ce qu’elle aide à (sur)vivre, à communiquer ou en qu’elle avive des souvenirs réconfortants. Si on est client, la bande-son façon jukebox est à tomber (le budget consacré à la musique est "sept fois plus important que celui d'une série traditionnelle", d’après la production). Jugez plutôt : Sonic Youth, Poni Hoax,  les Thugs, New Order, Jesus and Mary Chain... Il est vrai que, cœur de rockeur ou pas, entendre au détour de plans les morceaux de ces étoiles rock éteintes, hantant désormais la ville comme des fantômes dans un monde de zombie, émeut. Et, en voyant Vernon errer seul avec son casque dans la capitale, des images, des sons nous reviennent. La douce voix d’Alan Vega résonnant à une sortie de métro. Celle de Daniel Darc, sur le point de s'étrangler, renvoyant à celui qui, dans les années 80, épelait P.A.R.I.S. avec son groupe Taxi Girl et chantait, avec une joviale inquiétude, qu'"on ne sait pas ce qu'on attend, mais ça n'a pas d'importance parce que ça ne viendra pas". 


C’est la musique, la vraie star de la série, reflet splendide de l’inconscience de l’antihéros Subutex. Ce Vernon fantôme, vivant dans une bulle pour se protéger de la vie et finalement rattrapé par ce qui se passe autour de lui. Comme un écho à cette phrase de Nous nous sommes tant aimés, cette comédie italienne sur les idéaux déçus de Ettore Scola : "Nous pensions changer le monde et c'est le monde qui nous a changés." Soit tout le spleen désillusionné de ceux qui se sont crus, un jour, rois du monde. 

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