Castings malsains, nudité forcée… Deux ans après #MeToo, "ça existe encore" dans le cinéma français

Adèle Haenel accuse le réalisateur Christophe Ruggia de l'avoir harcelée sexuellement lorsqu'elle était mineure.
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ENQUÊTE – Deux ans après les révélations sur les agissements de Harvey Weinstein et le début du mouvement #MeToo, nous avons interrogé des comédiennes françaises pour savoir si les dérives sexistes et le harcèlement persistaient. Elles racontent.

15 octobre 2017, une bombe est lancée. Alors que le cinéma américain est ébranlé par le scandale Harvey Weinstein, Alyssa Milano appelle toutes les victimes de viol et d'agressions sexuelles à prendre la parole. C'est le début du phénomène #MeToo, suivi en France par le mouvement #BalanceTonPorc. Aux côtés des anonymes, des comédiennes osent enfin prendre la parole, à l'instar d'Adèle Haenel qui, en novembre 2019, a publiquement accusé le réalisateur Christophe Ruggia de harcèlement sexuel et d'attouchements alors qu'elle avait entre 12 et 15 ans. 

Si la parole semble enfin se libérer, y a-t -il un réel changement dans le quotidien des comédiennes ? Sont-elles toujours victimes de la domination masculine qui règne dans le milieu du cinéma ? Les intimidations ou les agressions sexuelles peuvent-elles réellement prendre fin ? "Ça bouge, mais on est encore au début d'un long combat", estime Céline, une comédienne de 45 ans. "Si les prédateurs commencent à avoir peur, dans la réalité les choses ne changent pas vraiment. Sous couvert de jouer les pygmalions, certains hommes n'hésitent pas encore à harceler de jeunes comédiennes qui n'ont pas les armes pour se défendre", se désole-t-elle.

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Mara, 22 ans, confirme que les débutantes sont dans une posture plus délicate. "C'est aussi une question de hiérarchie. Quand tu as un premier rôle dans un film, tu vas parler plus facilement que si tu as un septième rôle, parce que tu as peur que ça te ferme des portes. C'est vrai que certains machos se font cramer aujourd'hui, mais en matière de sexisme, on est encore loin de la fin". Elle nous raconte comment un réalisateur de court-métrage lui avait suggéré d'embrasser le comédien principal pour "l'aider à bander". "Il a aussi demandé à mon partenaire de m'enlever mon soutien-gorge pendant une scène alors que ce n'était pas prévu et que j'avais bien précisé que je ne voulais pas montrer ma poitrine. J'avais 18 ans et je n'ai pas osé dire non…" 

Si Morgane, 29 ans, estime qu'elle a a eu la chance d'avoir croisé le chemin de metteurs en scène bienveillants, elle admet néanmoins avoir été confrontée à du sexisme ordinaire. "Un réalisateur pour lequel je dois prochainement tourner a lancé au cours d'une réunion que j'avais un 'joli petit cul'. Sur le moment je n'ai rien dit car il y avait du monde, mais je l'ai recroisé et je l'ai recadré. Il a fini par s'excuser. J'estime qu'aujourd'hui on est suffisamment informées sur les dérives, il ne faut pas hésiter à se défendre".  

"Si elles refusent, elles n'ont pas le rôle"

Mais il n'y a pas que les réalisateurs qui profitent de leur pouvoir. Florence*, ancienne directrice de casting devenue agent de comédiens, dénonce le comportement irrespectueux de certains de ses anciens confrères. "Je me souviens d'une audition il y a quelques années où on avait demandé à deux comédiennes de faire une fellation à leur partenaire. C'était pour un film avec des scènes de sexe non simulées. Le réalisateur voulait voir si elles étaient capables d'aller jusqu'au bout", se souvient Florence. 

"Il y a quelques mois, une comédienne dont je m'occupe m'a appelée pour me dire qu'on lui avait demandé de se déshabiller en dansant alors que ce n'était pas écrit dans le scénario", poursuit-elle, avant d'évoquer un autre directeur de casting qui essaierait systématiquement de coucher avec les comédiennes et les assistantes. "Si elles refusent, c'est simple, elles n'ont pas le rôle ou elles sont virées."

Le machisme existe dans tous les domaines. On n'en est qu'au début, c'est compliqué de faire changer les mentalités- Céline, comédienne

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"C'est vrai que les castings peuvent devenir malsains quand on n'a pas les armes pour se défendre. Je me souviens d'un réalisateur qui m'a retiré un rôle parce que je n'avais pas voulu entrer dans une histoire d'amour avec lui", confirme Céline. "Aujourd'hui, les comédiennes se laissent quand même moins faire et les réalisateurs font plus attention, mais ça existe encore. Et c'est très difficile pour une jeune actrice de dénoncer publiquement quelqu'un qui dépasse les limites car elles savent que ça leur fermera les portes du cinéma", regrette Florence.

Si toutes les comédiennes que nous avons interrogées saluent la libération de la parole, elles pointent malgré tout un effet pervers du mouvement #MeToo. "J'ai le sentiment que tout le monde marche sur des œufs aujourd'hui", nous explique Mara. "Quand tu donnes l'impression à un réalisateur qu'il va pouvoir être accusé de harcèlement, il se braque. Tout est devenu suspicieux. C'est un peu troublant, mais je trouve que c'est très bien". 

"Il faut continuer à se battre"

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"Les mecs sont sur la sellette et ils le savent", renchérit Serpentine, 56 ans. "Récemment j'ai tourné avec un jeune réalisateur qui voulait rajouter une scène de douche pour mon personnage. Moi je trouvais ça très bien mais quand il me l'a demandé, j'ai senti dans son regard tout le poids de ce qui se passe aujourd'hui. Et pas que dans le milieu artistique", tempère Serpentine. 

"Le machisme existe dans tous les domaines : au cinéma, à la télévision, dans le monde de l'entreprise, dans le sport et même dans les blagues. On n'est qu'au début, c'est compliqué de faire changer les mentalités", ajoute Céline qui estime qu'il faut sortir la femme d'un stéréotype. "Tous les réalisateurs ne sont pas des pervers, loin de là. La seule chose qu'on demande, c'est de la considération et du respect", plaide Morgane qui regrette malgré tout le fossé qui s'est creusé  entre les femmes et les hommes. " Peut-être qu'on en fait trop", concède Serpentine. "Mais il y a un tel poids depuis tant d'années. Une chose est sûre : il faut continuer à se battre, car on ne peut plus revenir en arrière".

*Le prénom a été changé

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