"Le jeu de la dame" : pourquoi la championne d’échecs de Netflix nous fascine tant

"Le jeu de la dame" : pourquoi la championne d’échecs de Netflix nous fascine tant

ON ADORE - Inspiré d'un best-seller paru en 1983, "Le jeu de la dame" raconte le destin d'une jeune championne d'échecs, dans l'Amérique conservatrice des sixties. Un merveilleux portrait de femme, porté par l'incandescente Anya Taylor-Joy, doublé d'une ode à l'un des jeux les plus populaires de la planète. Et plus cool que certains pourraient le croire. Explications.

Sans tambour, ni trompette, mais avec son désormais célèbre "tadam" de pré-générique, Netflix mettait en ligne le 23 octobre dernier les sept épisodes d’une minisérie intitulée Le jeu de la dame (The Queen’s Gambit en VO) et basée sur le roman du même nom, paru en 1983. Décédé un an plus tard à l’âge de 56 ans, Walter Tevis, son auteur, y narrait les pérégrinations de Beth Harmon, une orpheline qui surmonte ses traumatismes d’enfance et ses addictions en tous genres pour devenir l’une des plus grandes championnes d’échec de sa génération.

 Le livre est un succès mais à la mort de l’écrivain, son adaptation va passer de main en main, sans longtemps aboutir. Le maître italien Bernard Bertolucci s’y intéressera dans les années 1990 mais c’est à la fin de la décennie suivante que le projet prend forme. Tout juste sorti de sa performance hallucinée en Joker dans The Dark Knight de Christopher Nolan, l’acteur australien Heath Ledger s’apprête en effet à en faire son premier film en tant que réalisateur, avec Ellen Page dans le rôle principal, lorsqu’il décède à New York d’une overdose médicamenteuse, le 22 janvier 2008…

Je l’ai pitché à Netflix en pensant qu’ils ne voudraient jamais adapter un livre sur une petite fille qui joue aux échecs… et immédiatement ils ont dit oui- Scott Frank

12 ans plus tard, c’est finalement Scott Frank, scénariste à succès de Hors d’atteinte, Minority Report et autre Wolverine qui s’y colle, du scénario à la réalisation, et rapidement persuadé que pour aborder la dimension à la fois humaine et ludique du roman, le format d’une minisérie en plusieurs épisodes sera plus approprié que celui d’un long-métrage. "Je l’ai pitché à Netflix en pensant qu’ils ne voudraient jamais adapter un livre sur une petite fille qui joue aux échecs… et immédiatement ils ont dit oui", raconte l’intéressé dans Entertainment Weekly.  

Le résultat dépasse sans doute toutes ses attentes puisqu’en l’espace de quelques jours, Le jeu de la dame est devenu le programme le plus regardé sur Netflix à travers le monde, boosté par un bouche-à-oreille et des critiques dithyrambiques. Et comme chaque partie jouée – et souvent remportée par son héroïne – c’est tout sauf lié au hasard…. 

Un portrait de femme très actuel

Dans un article paru en 1983 dans le New York Times, Walter Tevis expliquait que Le jeu dame était un hommage "aux femmes intelligentes" qui ont marqué de sa vie, de la tante aisée qui lui a offert son premier échiquier à l’âge de 7 ans à sa fille Julie en passant par son éditrice chez Random House. "Pendant longtemps les femmes ont été contraintes de dissimuler leur cerveau. Ce n’est plus le cas de nos jours", racontait l’écrivain, sans doute plus précurseur qu’il ne l’imaginait.  

37 ans plus tard, il est particulièrement savoureux d’observer Beth évoluer dans un univers préempté par les hommes, des bancs de l’école aux championnats professionnels, où son élégance et sa détermination sont accueillis avec autant de méfiance que de curiosité. D’autant plus que son penchant pour l’alcool et les opiacés détonne dans le Kentucky conservateur où elle réside.  

Ses relations très directes avec la gent masculine, qui échappent à toute forme de sentimentalisme déplacé, achèvent le portrait d’une femme qui semble débarquer d’une autre époque… ou d’une autre planète. Ce qui en fait par instants une cousine éloignée de Thomas Jerome Newton, l’extraterrestre de L’homme qui venait d’ailleurs, un autre roman culte de Walter Tevis, porté à l’écran en 1976 par Nicolas Roeg avec David Bowie dans le rôle principal. 

Une comédienne hors norme

Les fans de fantastique contemporain connaissent bien Anya Taylor-Joy. Révélée en 2016 grâce à sa performance stupéfiante dans The Witch, le film d’épouvante gothique de Robert Eggers, cette comédienne américaine qui a grandi entre Buenos Aires et Londres s’est faite une spécialité des rôles borderline, de Morgane de Luke Scott aux Nouveaux Mutants de Disney en passant par le diptyque Split-Glass de M. Night Shyamalan.  

 Dans Le jeu de la dame, elle impose une délicieuse étrangeté, dans les regards et dans les gestes, aussi inadaptée dans la vie de tous les jours qu’elle s’épanouit lorsqu’elle se retrouve derrière un échiquier. "Elle a des yeux derrière la tête", explique Scott Frank dans Entertainment Weekly. "Lorsque la caméra bouge, elle sait comme elle doit bouger. Elle sait toujours où se positionner et elle n’a pas peur d’être calme et immobile."

Si le personnage de Beth Harmon marque sans doute un tournant dans la carrière d’Anya Taylor-Joy, la jeune femme a déjà placé ses pions pour la suite de sa carrière. Elle a récemment terminé le mystérieux Last Night in Soho d’Edgar Wright (Baby Driver), un film d’horreur où elle incarne une jeune passionnée de mode, dans le Londres des sixties. Et George Miller l’a choisie pour incarner Furiosa dans un préquel consacré au personnage incarné par Charlize Theron dans Mad Max Fury Road. Il paraît que la star sud-africaine en est malade... 

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Pas besoin de se passionner pour les échecs

Comment filmer une partie d’échecs pour des spectateurs qui, dans leur immense majorité, n’ont jamais déplacé une reine ou un cavalier de leur vie ? Ce véritable casse-tête de mise en scène a longtemps hanté Scott Frank. Le créateur de la série trouvera la solution en regardant Le Prodige, le film d’Edward Zwick consacré au champion américain Bobby Fisher en 2015, avec Tobey "Spider-Man" Maguire dans le rôle principal. "J’ai compris que je n’avais pas besoin de beaucoup montrer l’échiquier", explique-t-il dans Entertainment Weekly. Et que tout ce que vous aviez besoin de savoir se trouvait sur le visage des comédiens".  

Grâce à ses admirables interprètes, Le jeu de la dame rend effectivement chaque partie cent fois plus palpitante que n’importe quelle scène d’action du dernier Fast and Furious. Le montage habile et sans temps mort de Michelle Tesoro (When they see us, Godless) y joue pour beaucoup, tout comme l’incroyable soin accordé aux décors des lieux qui accueillent chaque tournoi et installent d’emblée le ton des joutes à venir, de Mexico City à Moscou en passant par Paris. Pour l’anecdote, l’équipe ne s’est rendue dans aucune de ces villes, le tournage s’étant déroulé entre Cambridge, dans l’Ontario, et Berlin.

Je me rappelle que lorsque j’étais enfant, je pouvais jouer contre des gamins plus petits que moi et parfois contre des adultes. Et c’était comme si nous étions tous sur le même terrain- La championne d'échecs américaine Jennifer Shahade dans Vanity Fair

Enfin, si vous vous demandez si toutes les stratégies développées sous vos yeux par Ana Taylor-Joy, Thomas Brodie Sangster et tous les autres sont réalistes, la réponse est oui. L’ancien champion du monde d’échecs russe Gary Kasparov a été consulté pour la réalisation de la série, tout comme Bruce Pandolfini, l’un des plus grands professeurs américains en la matière. Dans les colonnes de Vanity Fair, la championne américaine Jennifer Shahade salue le résultat, dans sa dimension aussi bien que technique que psychologique. 

 "Les échecs provoquent une forme d’égalité lorsqu’on joue. Vous n’avez plus conscience des frontières traditionnelles et de la hiérarchie entre les individus", explique-t-elle. "Je me rappelle que lorsque j’étais enfant, je pouvais jouer contre des gamins plus petits que moi et parfois contre des adultes. Et c’était comme si nous étions tous sur le même terrain. Je crois que ça a une grande valeur, ça vous montre qu’il ne faut être intimidé par personne… et ne sentir supérieur à personne." Alors, ça vous tente ?  

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