Conchita Wurst : "Nous sommes tous les mêmes, croyez-le ou pas !"

MUSIQUE

INTERVIEW – Conchita Wurst, lauréate de l'Eurovision 2014, sera sur la scène du Crazy Horse, à Paris du 9 au 15 novembre. Nous avons a recueilli les confidences de ce personnage surprenant, devenu un emblème pour la communauté LGBT.

"Je vais vous apprendre deux ou trois choses sur moi, mais pas tous mes secrets", sourit Conchita Wurst, lorsqu'on lui explique qu'elle, ou il, reste un mystère pour bien des gens, six mois après sa victoire au concours Eurovision. C'est dans les coulisses du Crazy Horse, où le phénomène se produira du 9 au 15 novembre, que nous avons recueilli ses confidences.

Lorsqu'on vous demande de décrire Conchita Wurst, que répondez-vous le plus souvent ?
C'est une chanteuse, une femme à barbe... et une personne qui a une vision. Des opinions. Je n'ai pas peur de dire ce que je pense. Bon, bien sûr, je ne suis pas une femme. J'ai grandi dans un petit village d'Autriche, en tant que Tom (Neuwirth, ndlr) . C'est mon nom lorsque je retire la perruque et que la lumière s'éteint. Les gens me demandent souvent comment ils doivent m'appeler. Je leur réponds que je suis ce qu'ils voient. Quand ils ont Conchita en face d'eux, c'est donc une femme, qui utilise les toilettes pour femmes ! (sourires) J'avoue que c'est bizarre qu'on m'appelle Tom lorsque je suis Conchita. Dans ces cas-là, j'ai tendance à ne pas répondre...

Conchita, c'est donc une "autre" personnalité de Tom Neuwirth ?
Bon, je n'irais pas jusqu'à parler d'une personne qui existe vraiment. C'est plutôt un personnage. J'ai créé Conchita parce que je me sens plus à l'aise sur scène dans sa peau, parce que j'aime mon apparence ainsi. Dans mon esprit, c'était un truc fun au départ. Je savais que ça créerait un débat, bien sûr. Mais pas à ce point-là. Avec le temps, j'ai compris que Conchita avait un sens, et pas seulement pour moi. Vous savez, j'ai été agressé à l'école parce que j'étais efféminé, mais la communauté LGBT regorge d'histoires bien pires que la mienne. Je parle de gens qui se suicident. Moi on m'a insulté, on m'a traité de tous les noms... et j'ai compris qu'il n'y avait rien de mal chez moi. Ce sont les autres qui ont un problème. Les gens doivent apprendre qu'il y a des individus qui ont des apparences différentes, des orientations sexuelles différentes, des croyances différentes. Ils ne sont pas obligés de les comprendre. Mais pas non plus obligés de leur faire du mal.

"Grâce à l'Eurovision, j'ai gagné la chance de briller !"

Votre émotion, lors de votre victoire à l'Eurovision , était-elle également due à ce parcours difficile ? Et à la sensation d'être enfin accepté par les gens tel que vous êtes ?
Ce soir-là je n'imaginais pas une seconde pouvoir l'emporter. Je n'osais même pas y penser. Mais vous avez raison : je n'avais pas l'habitude, à vrai dire je n'avais jamais rien gagné de ma vie. Et en plus les gens acceptaient mon apparence, mon talent, ma passion. C'était bouleversant. Ce qui explique pourquoi j'ai pleuré pendant toute la soirée (sourires).

Participer, c'était déjà une victoire ?
Je rêvais depuis toujours de participer à l'Eurovision. Depuis ma tendre enfance. Je trouvais cette cérémonie incroyable, extravagante. Lors des répétitions, j'étais tellement nerveuse. Je me revois seule, au milieu de la scène, dans le noir, les techniciens s'activant autour de moi. Et je me disais : 'tu es là, tu te rends compte ?'.

Après votre victoire, avez-vous beaucoup réfléchi à la suite à donner à votre victoire ? A l'emblème que vous étiez devenue ?
Pour être tout à fait honnête les premiers temps je n'ai pensé à personne à part... moi-même ! Grâce à cette victoire, je pouvais enfin vivre la vie dont j'avais toujours rêvé. Je voulais divertir les gens, être célèbre. Et grâce à l'Eurovision, j'ai gagné la chance de briller ! Je n'ai pas réfléchi aux attentes de mon entourage mais aux miennes. Désormais j'ai la chance de faire des choses qui m'enthousiasment, qui me procurent un challenge comme ce show au Crazy Horse... Certains pensent que je devrais être en studio pour enregistrer un album. Ils ont le droit de le penser. Mais je gère ma carrière comme JE veux.

"Être ouvert d'esprit est une forme d'héroïsme au quotidien"

Qu'allez-vous faire sur la scène du Crazy Horse. Chanter, on imagine... et aussi vous déshabiller ?
Non, parce que je porte une robe tellement minuscule qu'il n'y a pour ainsi dire rien à retirer ! (rires). Dans mon esprit, je suis un excellent danseur et donc je vais danser... même si mon niveau est ridicule par rapport aux filles du Crazy Horse ! Pour revenir à ma robe, on en a vite discuté avec Andrée (Deissenberg, la patronne du cabaret - ndlr), et on est vite tombé d'accord sur le fait qu'il fallait demander à Jean Paul Gaultier. Il a accepté, en partant du principe qu'il fallait bien que je montre un peu de peau ! (sourires). Je suis à l'aise avec mon corps, c'est certain. Mais je dois pouvoir assurer au milieu de toute cette beauté qui m'accompagnera sur scène.

La veille de la première, vous dévoilerez un nouveau single. Que pouvez-vous nous en dire ?
C'est ma première chanson depuis l'Eurovision et elle figurera sur mon album, qui devrait sortir au printemps. Elle s'appelle "Heroes" et parle de la relation entre deux personnes totalement contraires. L'une d'elles, c'est moi. Et elle dit à l'autre : 'ne lâche pas, ne reste pas enfermé dans une boîte parce que la société te dit de le faire'. C'est une chanson qui dit qu'être ouvert d'esprit est une forme d'héroïsme au quotidien, surtout de nos jours.

Vous êtes devenue une sorte de porte-parole pour la communauté LGBT. Vous avez chanté devant le Parlement européen . Seriez-vous le prêt à le faire sous les fenêtres de Vladimir Poutine ?
Je suis prêt à parler ou à chanter devant n'importe qui. Parce que je me fous de la politique. Moi je de défends les droits de l'homme, y compris pour les gens les plus intolérants du monde. Parce que nous sommes tous les mêmes, croyez-le ou pas !

"En Russie, la population est en désaccord avec les lois contre l'homosexualité"

Vous allez avoir 26 ans le 6 novembre. Pensez-vous que le monde actuel est aujourd'hui plus tolérant vis-à-vis des jeunes homosexuels que lorsque vous en aviez dix de moins ?
J'ai envie de penser qu'il est plus tolérant car certaines choses comme le mariage gay n'étaient pas possibles il y a dix ans. Mais en réalité on assiste à un mouvement de balancier permanent. Les dernières élections européennes ont montré que les partis d'extrême droite étaient de plus en plus forts et pour moi c'est très décevant. Je ne comprends pas. Regardez en Russie : la population est en désaccord avec les lois contre l'homosexualité. A l'Eurovision ils m'ont donné 7 points ! (sourires). Ma victoire est l'affirmation de quelque chose. Mais il en faudra d'autres pour faire durablement changer les mentalités.

Est-ce que de jeunes gays viennent vous demander des conseils ?
Souvent, oui. Je peux partager avec eux mon expérience, mais je ne sais pas si je suis de bon conseil. Le seul que je peux vraiment leur donner, c'est d'être patients. Être adolescent, a fortiori lorsqu'on est gay, ce n'est pas très plaisant. Mais c'est une étape à franchir. Car il faut aussi être patient avec soi-même. Lorsque j'ai réalisé que j'étais gay, il m'a fallu du temps pour accepter, et comprendre qu'il n'y avait rien de mal à ça, contrairement à ce que la société voulait me faire penser. Il n'y a pas de raison d'avoir peur, pas de raison d'être honteux. Savoir qui on est, c'est la clé d'une existence heureuse. Même si d'après moi, on passe sa vie à se chercher...

Quel a été le moment le plus crucial de votre vie ? Votre coming out ? Ou votre victoire à l'Eurovision ?
Sans hésiter le jour où j'ai dit à mes parents que je n'épouserai jamais une fille. De la même façon, qu'il m'a fallu du temps pour accepter mon homosexualité, il leur a fallu du temps pour accepter que leur garçon n'aurait pas la vie qu'ils avaient imaginée. Ça n'a pas toujours été facile, mais aujourd'hui je peux dire que nous sommes proches. Et j'en suis très heureux.

"J'adorerais avoir des enfants. Mais je ne suis pas prête"

Et l'amour dans tout ça ? Y a-t-il quelqu'un dans votre vie ?
(Conchita fait non de la tête). Vous savez, je ne suis pas le genre de personne qui cherche l'amour. Si je dois tomber amoureux, je tomberai amoureux. Si ça m'arrivait actuellement, ça rendrait ma vie tellement compliquée. Je dirais 'chéri, je vais rentrer lundi'. Et finalement je rentrerais le vendredi. (Soupires). Aujourd'hui c'est mieux comme ça.

Et vous imaginez-vous un jour avec des enfants ?
Il ne faut jamais dire jamais. Je vous répondrai la même chose que lorsqu'on me demande si je tuerai Conchita Wurst un jour : je crois au destin. Si c'est le bon moment, ce sera le bon moment. J'adorerais avoir des enfants. Mais je ne suis pas prête. Je n'ai pas la patience, et je suis terrifié en permanence. Une amie à moi a un petit garçon d'un an et lorsque je vois son chien s'approcher de lui, j'angoisse à l'idée qu'il le dévore ! (rires)


 

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