Ibrahim Maalouf : "Vivre est la meilleure manière de vaincre l'obscurantisme"

Ibrahim Maalouf : "Vivre est la meilleure manière de vaincre l'obscurantisme"

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INTERVIEW - À quelques jours de ses trois concerts à la Philharmonie de Paris, nous avons rencontré Ibrahim Maalouf pour discuter de ses albums, ses collaborations à venir et de l'actualité douloureuse du moment.

La semaine prochaine, vous allez donner des concerts à la Philharmonie de Paris. Que représente l'idée d'y jouer pour vous ? Comment avez-vous conçu ces concerts ?
La nouvelle Philharmonie est une très belle salle. On a un peu la pression. On sait que c'est un concert attendu, aussi. Ce sont deux projets différents. Le 13 décembre, nous jouerons Khaltoum et les 12 et 14 décembre, nous jouerons Red & Black Light. Khaltoum est un projet très précis avec une grosse place laissée à l'improvisation, tandis que Red & Black Light sera basé sur le contact entre le public et nous. Donc ce seront des spectacles très différents.

Vous allez clôturer votre tournée à Bercy en décembre 2016. Comment appréhendez-vous cette salle ?
On avait envie de fêter nos dix ans de live et de marquer le coup. C'est un lieu mythique car le dernier artiste trompettiste ayant joué à Bercy, c'est Miles Davis en 1984. Ça fout un peu la pression parce qu'on veut être à la hauteur.

"Les femmes sont un ciment essentiel de notre monde"

Vos deux albums sortis récemment sont dédiés aux femmes. Pouvez-vous nous raconter leur genèse ?
C'est venu naturellement. J'ai travaillé sur ces albums sans savoir ce qu'ils allaient devenir. L'un est acoustique, l'autre plus électronique. J'ai senti qu'ils avaient un destin commun, qu'ils devaient vivre ensemble. Khalthoum est le fruit d'un immense travail, dans la finesse, dans le détail du son qui se transforme de phrases en phrases. C'est aussi un hommage à toutes ces femmes qui, a un moment, s'affirment dans l'histoire. Oum Khaltoum est une féministe qui a joué un rôle très important dans la société arabe. Elle était respectée parce qu'elle avait une voix et un tempérament hors normes. Aujourd'hui si vous êtes arabes, vous êtes un enfant d'Oum Khaltoum.

Et Red & Black Light ?

C'est un hommage aux femmes de l'ombre. Chez moi, ce sont des femmes qui ont joué un rôle extrêmement important dans l'équilibre de notre famille. C'est un ciment essentiel de notre monde, à mon sens. Un jour, ma grand-mère racontait l'histoire de ma naissance et je l'ai enregistrée. Elle figure d'ailleurs sur un des titres de l'album. Elle raconte comment, durant 40 jours, elles ont pris soin de moi et de ma mère, lorsqu'elle a accouché, sous les bombes. Elle donnait la vie au moment où des gens étaient en train de mourir autour d'elle. Les femmes ont tout géré à ce moment-là. En ce qui me concerne, lorsque Beyoncé dit que ce sont les femmes qui dirigent le monde, c'est vrai. Je suis reconnaissant.


 

"Avec mes élèves, on travaille beaucoup sur les rapports humains et ça devient passionnant"




Parlez-nous de votre trompette...

C'est l'instrument que j'ai le plus développé sur le plan professionnel. Celui qui me donne une excuse pour être sur scène et pour m'amuser. J'ai un rapport très mesuré avec elle. Je n'entretiens pas de rapport fusionnel avec cet instrument même si lorsque je joue, il est greffé, physiquement à moi. Je ne peux pas vivre sans musique mais je peux vivre sans ma trompette. C'est pour ça que ça se passe bien entre nous et que cela fonctionne. C'est entre l'attachement et l'outil de travail.

Vous donnez des cours d'improvisation de trompette, également. Vous aimez cela ?
J'adore enseigner. Là, j'enseigne l'improvisation au conservatoire rayonnement régional de Paris et tous les lundis matin, je m'éclate avec mes élèves. Je sens que j'ai une utilité. À chaque cours d'improvisation, il se passe quelque chose. Avant-hier, j'ai eu des discussions intenses avec les élèves sur la notion d'ennui. On travaille beaucoup sur les rapports humains et ça devient passionnant car cela devient des cours d'humanité, de liberté, également.

Vous collaborez avec la Maîtrise de Radio France. Qu'apprend-on au contact des enfants ?
Énormément de choses sur la spontanéité, notamment. À la Maîtrise, ils sont dirigés par une femme extraordinaire, Sofi Jeannin. Elle est extrêmement rigoureuse avec eux. Du coup, c'est sans doute les personnes les plus professionnelles avec lesquelles j'ai travaillé depuis dix ans. Ces jeunes sont d'une rigueur incroyable, très respectueux du travail effectué. C'est intéressant de travailler avec des gens comme ça.

On a l'impression que vous prenez plus de plaisir dans la collaboration plus que dans l'exécution...
C'est tout à fait cela. J'ai expérimenté l'exécution pendant des années, j'ai commencé à l'âge de neuf ans. J'ai abandonné la performance pour la performance il y a quinze ans. À l'époque des concours, où je gagnais, mon ego a fait son travail. Je voulais créer, être artiste. Je continue à aller plus loin dans le travail, pour savoir jusqu'où je peux aller. J'ai eu la chance de rencontrer des artistes incroyables comme le violoncelliste Vincent Segal, Amadou et Maryam, Mathieu Chédid. À chaque fois, il y avait une vraie rencontre où on construisait des choses ensemble. C'est ce qui me fait vibrer dans la musique. Je trouve cela beaucoup plus fort que de faire une performance dans laquelle on est finalement très seul.

Vous allez remonter sur scène à Paris, quelques semaines après les attentats, comment avez-vous vécu tout cela ?
Quand c'est arrivé, j'étais sur scène en Suisse. Deux jours avant, il y avait eu un attentat au Liban, j'avais dédié ce concert aux morts de Beyrouth. Je suis sorti de scène pour signer des disques et dans la queue une fille s'est mise à pleurer. Elle avait son téléphone dans la main disait à tout le monde "ça vient d'arriver à Paris". Elle s'est rapprochée de moi, elle est tombée dans mes bras en pleurant à chaudes larmes. J'ai pensé à ma famille, à ma fille. Je n'ai pas dormi de la nuit. Le lendemain on jouait en Espagne. C'était dur de remonter sur scène mais je n'allais pas pénaliser les gens qui étaient venus me voir pour quelque chose qui s'était passé à Paris. On est monté sur scène malgré tout, on a dit un petit mot, pour les familles et les victimes et après coup, on se pose des questions. Mais la vie continue avec une certaine forme de résilience.

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J'ai perdu des amis au Bataclan, des amis d'amis sont morts et ce que je leur dis tout le temps, c'est qu'il faut avoir confiance. La vie continue. Je leur dis parce qu'au Liban, on a régulièrement des attentats, des gens qui meurent pour rien et la vie continue. C'est peut-être la meilleure manière de vaincre cet obscurantisme. Montrer que ces actes ne servent à rien car on continue de vivre. S'il y a une chose positive que l'on peut tirer de ce drame absolu, c'est que les gens se disent enfin "on a une vie de dingue, ici". On a des problèmes de chômage, des problèmes dans les banlieues, etc. mais on vit dans un pays incroyable. J'espère qu'il y aura une prise de conscience de cela. 

Quel regard portez-vous sur les auteurs de ces attentats ?
C'est inqualifiable. Ce sont des gens qui n'ont aucune affection pour une quelconque nation dans ce monde, aucune conscience spirituelle, pieuse ou religieuse, ce sont juste des criminels. Rien d'autre. On ne devrait pas les qualifier autrement qu'en tant que criminel. Ils n'ont rien à voir avec une quelconque forme d'identité nationale, ou religieuse.
 

Pouvez-vous nous parler de vos projets à venir …
Il y a deux musiques de films qui vont sortir. Un film de Mohamed Hamidi qui s'appelle La vache. Et l'autre film, c'est l'adaptation du livre de Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, réalisé par Safy Nebbou. Pour le générique, on a pris la musique Red & Black Light. Après, il y a pleins de projets liés à l'improvisation, avec des chanteurs et des chanteuses. Il y a un mois, on a sorti l'album de Natacha Atlas. Je suis hyper fier de cet album et c'est un franc succès. Il signe le retour de Natacha sur scène. C'est son premier album jazz, j'en suis assez fier.

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