Pour Jean-Louis Aubert, "Houellebecq est plus rock que beaucoup de musiciens actuels"

Pour Jean-Louis Aubert, "Houellebecq est plus rock que beaucoup de musiciens actuels"

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INTERVIEW – Près de quatre ans après le très beau "Roc éclair", Jean-Louis Aubert s'est penché sur plusieurs poèmes de Michel Houellebecq, avec lesquels il a façonné son nouvel opus, "Les parages du vide". L'ex-chanteur de Téléphone revient sur cette association de talents qui coule de source.

Comment avez-vous découvert le recueil de poèmes de Michel Houellebecq ?
Dans la papeterie en bas de chez moi, tout simplement. Je n'y ai plus pensé pendant plusieurs jours, ce n'était pas vraiment un achat volontaire. Je suis tombé un jour sur le poème "Isolement", j'ai reculé pour regarder la structure, un peu comme le ferait un peintre. J'ai trouvé ça très rock'n'roll, j'ai tout de suite vu ça comme une chanson. J'ai pris ma guitare, j'ai enregistré sur mon téléphone portable. Et je me suis demandé si c'était assez important pour que je le contacte, comme je suis timide. Et j'avais peur qu'il me rejette, qu'il me dise que ce n'était pas son milieu, que j'étais un mec trop gentil. En fait, on s'est échangés beaucoup de mails, on s'est revus à de nombreuses reprises, on a découvert qu'on avait les mêmes fêlures.

Racontez-nous votre première rencontre...
Quand il a écouté le premier titre, il s'est levé, il m'a embrassé et il m'a dit que c'était mieux que ce qu'il avait écrit. J'étais content comme quand une fille vient de vous embrasser. Je me suis vite aperçu qu'il connaissait très bien la musique anglo-saxonne et la chanson française, qui a dû accompagner son enfance. Il me faisait écouter des trucs très rock comme Black Sabbath ou Pink Floyd. J'ai trouvé ça fascinant de voir travailler un écrivain. Il vit davantage dans les livres que dans la vie.

Correspond-il à l'image que l'on a de lui ?
C'est un lanceur de flèches, il est assez punk, avec son éternelle parka. S'il devait y avoir un panthéon des personnages rock de ces dix dernières années, il en ferait partie. Il est plus rock que beaucoup de musiciens actuels. Il est provocateur, par humour, jamais par désinvolture. Quelquefois, il dit des choses que personne n'oserait dire. Il peut faire des descriptions très froides, pas du tout engagées émotionnellement, ce qui prend tout de suite une tournure critique. C'est un scalpel social.

Il a aussi une réputation assez sulfureuse...
Il pourrait paraître misogyne alors qu'il met l'amour sur un piédestal, encore plus haut que moi, comme un graal inaccessible qui soignerait tout. Sa provocation est une forme de politesse car je crois que les bons sentiments ne sont pas toujours bien vus dans son milieu. J'ai rencontré quelqu'un de très tendre. Je voulais apporter une lumière sur une facette qu'on connaît peu.

"Avec lui, la chanson devient un art majeur"

Vous auriez aimé échanger vos vies l'espace d'un moment ?
On est deux être très différents, mais on s'est pris la main, on a gravi la même montagne. Le chanteur sourit aux gens pendant que l'écrivain doit rester isolé dans sa piaule, c'est dur. Mais on ne se sent jamais écrasé en sa présence. Une discussion avec lui, c'est comme un voyage. Jamais je n'échangerais ma place contre la sienne. Je suis extrêmement honoré de pouvoir côtoyer un grand homme de ce siècle. En même temps, on est comme des petits frères, on a traversé les mêmes périodes, c'est intéressant de confronter nos points de vue.

A quel point vous vous reconnaissez dans son travail ?
Ce que j'ai aimé, c'est la qualité des textes, leur structure, il y a des choses que j'admire. Personne croira que Michel Houellebecq est capable d'écrire de telles choses. J'adore la densité que ça donne aux chansons, où chaque ligne met une petite gifle à la précédente. Il y a une vraie science des mots, ça met la langue à un niveau très élevé pour de la chanson. Avec lui, cela devient un art majeur. Je trouve ça bien de renouer avec une certaine tradition. Peut-être que des jeunes connaîtront bientôt des poèmes de Houellebecq par cœur sans les avoir jamais appris.

Comment avez-vous procédé musicalement ?
Je me suis laissé porter, je me suis mis à m'imaginer que Michel chantait ces poèmes, alors que pas du tout. J'avais l'impression de respecter l'émotion et le rythme. Depuis, il m'a dit que j'avais été très créatif, mais c'était comme faire une musique de films, j'avais déjà les images. J'ai l'impression d'avoir ramassé un peu de bois dans la forêt que je traversais et d'y avoir fait un petit feu. Et puis je me suis aperçu qu'il attendait un chanteur qui serait capable de le faire.

"Louis Bertignac avait l'air content d'avoir arrêté la télé"

Ce nouvel album s'inscrit-il dans la continuité du précédent, Roc Eclair, qui possédait aussi des textes très mélancoliques ?
Les textes de Michel ont beau être sombres, je trouve ça lumineux à écouter. La musique rajoute un petit bras d'honneur, ça veut dire qu'on est capable d'aborder ces moments difficiles. Le point commun entre ces deux albums, c'est que je me suis laissé faire, j'ai été transpercé et ça m'a donné la force de me battre jusqu'au bout. Ce n'était pas forcément ce que je voulais faire au début.

Un dernier mot sur ces retrouvailles avec Louis Bertignac au Bus Palladium en décembre dernier...
Je ne devais même pas jouer à l'origine, je suis monté sur scène pour faire un peu de batterie, et ils m'ont accompagné. Ça montre qu'en dehors des commentaires qu'on peut faire sur le groupe, ce sont juste des copains qui prennent beaucoup de plaisir à jouer, sans penser aux choses matérielles ni aux vieilles querelles. J'ai trouvé que Louis avait l'air content d'être là, d'être sorti une époque où la télé a pris beaucoup d'importance. Au niveau de l'âme d'un musicien, ça doit être difficile, pas très enrichissant. Quand on s'est vus, on n'a fait que jouer, je crois qu'il m'a déjà tout dit. Jeunes, on a été très frères, il m'a beaucoup aidé quand j'étais jeune, j'étais paumé.

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