Yannick Noah : "Lorsque j'ai gagné Roland-Garros, personne n'a remarqué que mon papa était noir"

MUSIQUE

RENCONTRE – Cheveux courts mais toujours pieds nus sur scène, le chanteur sort un nouvel album, "Combats ordinaires" (Columbia/Sony Music). Yannick Noah évoque un disque plus intime, qui n'oublie pas ses engagements citoyens pour autant.

Quel est votre état d'esprit devant ce nouveau disque ?
J'ai le trac, encore plus que d'habitude. Cet album est différent de ce que j'ai fait jusqu'à présent, mais j'avais l'envie, le besoin de faire autre chose. Et comme on veut que ça plaise au maximum au public, il y a toujours beaucoup de stress au moment de la sortie.

En quoi est-il différent ?
Musicalement, il y a moins d'effets, moins d'arrangements. Ça donne plus de proximité. Jusqu'à présent, mes chansons parlaient tout le temps de fête, de sourire, d'espoir... Il y a toujours de ça, mais avec des choses qui viennent d'ailleurs, de douleurs. Et même si j'ai déjà chanté l'amour, je ne l'avais jamais fait comme ça. Avec le temps, j'ai eu envie de parler de choses plus intimes : le métissage, le besoin de fraternité, de tolérance, ça me parle tellement.

Pourquoi avoir choisi "Ma Colère" comme premier single ?
Dès que j'ai fini de l'enregistrer, je ne pouvais pas la garder une minute de plus, c'était urgent que je le sorte. Après les Européennes, j'étais vraiment prêt à m'engager, et il se trouve qu'à ce moment-là j'avais la bonne chanson. Cela dit, "Ma Colère" ne résume pas l'album du tout . Mais je veux qu'elle soit entendue. Des gens qui écoutent et qui n'entendent pas, il y en a beaucoup. Cette chanson sera entendue, quel que soit le cynisme, la sinistrose. Je ne lâcherai pas, parce que c'est moi, parce que c'est... mon destin !

""Ma Colère" n'est pas un "coup" pour les élections européennes"

C'est l'acte politique d'un artiste ?
Cette chanson ce n'est pas un "coup" pour les élections européennes. Je m'en fous, des élections, ma vie, elle est comme ça, avec ou sans élections, je sais qui je suis, j'ai une voix dont j'essaie de me servir au mieux. Cet album, c'est une pause, une méditation, une respiration. Quand on vous répète sans arrêt que tout va mal, les gens y croient, surtout quand ils ont de bonnes raisons d'être inquiets. Moi, avec un peu de musique et mes petits mots, j'essaie de tenir le coup, et puis d'emmener avec moi ceux qui veulent.

Rassembler, c'est votre combat ordinaire ?
J'ai toujours eu cette volonté dans les tripes de rassembler les gens. Mes plus grandes joies, c'est quand j'ai pu partager des moments, gagner un tournoi, entendre les gens me parler 30 ans après Roland-Garros de leur émotion quand ils ont vu mon père sur le court... Ce jour-là, personne ne remarquait que mon papa était noir ! Et je sais que dans ce pays, la majorité des gens sont toujours comme ça. Quand j'ai été capitaine de l'équipe de France de tennis, qu'on gagnait, qu'on chantait la Marseillaise dans un stade qui reprenait en choeur "Saga Africa"... C'était beau ! C'est cette France que j'aime, je sais qu'elle existe.

Pensez-vous être mal compris parfois ?
A partir du moment où on a des idées préconçues, c'est très difficile pour moi de discuter. Je n'ai pas envie de faire changer d'avis, je suis trop occupé. Mais oui, il y a un cynisme, les gens ricanent. Cette mauvaise foi ouverte... Mais je suis tellement en phase avec moi-même, j'ai ma conscience pour moi. Je dors bien.

Vous avez chanté à la prison de Fresnes lundi dernier...
On fait toujours des petites tournées de rodage, et j'ai voulu en faire une qui soit utile. J'aime beaucoup jouer dans les prisons, dans les hôpitaux, que ça serve à quelque chose. Humainement, en prison, c'est tellement fort et violent. Les rencontres sont d'une puissance incroyable. Je me sens carrément mieux après.
 

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