De 5 à 25% des malades du cancer meurent de dénutrition : un spécialiste nous donne les armes pour la combattre

Nutrition

LUTTE CONTRE LE CANCER - Manque d'appétit, altération du goût, troubles de l'odorat... Pendant le traitement d'un cancer, les raisons de perdre l'envie de manger sont nombreuses. Pourtant, une bonne alimentation est essentielle pour combattre la maladie. Philippe Pouillart, docteur en immunopharmacologie et chef cuisinier, nous donne les clés pour mieux s'attabler pendant cette période.

En France chaque année, près de 400.000 personnes sont traitées contre un cancer. Si, lors de cette période, le mental est primordial, une bonne alimentation l'est tout autant. Grâce à ses apports nutritionnels, elle permet de maintenir en forme le système immunitaire et donc d'améliorer l'efficacité des traitements. Pour autant, celle-ci nécessite d'être adaptée au contexte de la maladie. Une étude récemment publiée dans la revue Nature démontre ainsi que la réduction drastique d’un acide aminé, la méthionine, que l’on trouve notamment dans la viande rouge et les œufs, augmente l’efficacité de la chimiothérapie et de la radiothérapie sur des souris, ralentissant la croissance de leurs tumeurs.

Philippe Pouillart, docteur en immunopharmacologie et chef cuisinier, connaît bien cette problématique. Il dirige depuis 2010, au sein de l'Institut polytechnique UniLaSalle à Beauvais, un programme de recherche sur l'alimentation durant le cancer baptisé "NEODIA - Vite fait bienfaits". En parallèle d'un site internet, vite-fait-bienfaits.fr, lancé en 2015 et dédié à l'accompagnement des malades dans leur alimentation, il s'apprête à sortir un livre aux Éditions Privat en septembre prochain : "Quelle alimentation pendant un cancer ?". Complémentaire du support en ligne, il donne toutes les clés au patients pour comprendre des enjeux de la nutrition en donnant de nombreux conseils pratiques. Nous avons pu l'interviewer.

32% des malades exclus de leur cuisine en raison des effets secondaires des traitements

"Aujourd'hui, les traitements contre le cancer sont de plus en plus longs, de façon à préserver le capital santé du patient tout en luttant contre cette maladie. L'optique n'est plus de vouloir s'en débarrasser trop rapidement, au risque de mettre en péril sa vie", nous explique Philippe Pouillart. La maladie peut ainsi parfois s'étirer sur 15 ou 20 ans, avec tous les effets secondaires induits par les traitements dont la fatigue, le manque d'appétit, une altération du goût, des troubles de l'odorat, une satiété précoce ou encore des nausées et vomissements. Soit autant de désagréments qui poussent 30% malades à éliminer certains ingrédients de leurs recettes, et 32% à ne plus mettre les pieds dans leur cuisine. L'objectif est donc non seulement de ramener ces patients à leurs fourneaux en étant à l'écoute de leurs problématiques, mais aussi de les aider à adapter au mieux leurs menus pour optimiser l'efficacité des traitements.

Réconcilier alimentation et maladie avec des recettes et conseils sur mesure

Pour relever le premier défi, Philippe Pouillart et son équipe ont choisi d'être à l'écoute. En interrogeant 197 participants de plus de 50 ans dans le cadre de l'étude NEODIA, ils sont parvenus à mieux comprendre les préférences alimentaires de ces derniers lors de la maladie. "Nous avons essayé de comprendre toutes ces recettes qu’ils ont volontairement et intuitivement adaptées, en insistant sur certains produits et en en retirant d’autres, en nous expliquant pourquoi."

Pour éviter les nausées et vomissements, certains malades ont par exemple confié avoir incorporé du gingembre à leurs recettes. La carotte, elle, est utilisée pour aider à la guérison des lésions cutanées, tandis que la mauve et les feuilles de thym le sont pour apaiser les inflammations au niveau de la bouche. Grâce à tous ces témoignages, l'équipe de l'Institut polytechnique UniLaSalle s'est ensuite réunie une fois par mois pendant sept ans pour élaborer des recettes adaptées, ainsi que des conseils culinaires. Ainsi, pour éliminer l'acidité et le piquant de certains végétaux (ail, agrumes...) qui peuvent rebuter les malades malgré leurs qualités nutritionnelles, ils recommandent par exemple de les passer quelques secondes au four à micro-ondes.

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"En éditant des recettes sur notre site internet et en guidant les malades dans leur alimentation par le biais de l'ouvrage à paraître, nous ne prétendons pas remplacer la médecine traditionnelle, souligne celui qui est aussi membre de l'Association francophone des soins oncologiques de support (Afsos). Nous faisons ce que l’on appelle de la médecine complémentaire. On parle aussi de médecine "intégrative", parce qu’elle intègre la personne elle-même, ce qui joue un rôle très important dans la guérison."

Des aliments à privilégier pour une meilleure efficacité des traitements, d'autres moins

L'autre versant du travail de Philippe Pouillart et de son équipe consiste à équilibrer les menus de telle sorte que l'alimentation apporte tous ses bénéfices, sans porter préjudice à la santé du malade. "En fait, indique le docteur en immunopharmacologie, l'alimentation idéale d'un patient atteint du cancer se rapproche très fortement du régime méditerranéen. Il y a seulement un bémol : le choix des protéines les plus efficaces possible." Le cancer brûlant énormément d'énergie, il est en effet nécessaire de restaurer très rapidement ses protéines. Un manque peut rapidement provoquer une dénutrition et une sarcopénie, soit une fonte des muscles. "On va préférer les protéines animales, car ce sont celles qui sont les plus efficaces et quasiment assimilées à 100%. Les végétales, elles, ne le sont qu'à 65%." Parmi les plus recommandées, celles contenues dans certains fromages comme le parmesan (36% de protéines), ou encore l'emmental, le gruyère, le comté et la mimolette (entre 21 et 28% de protéines). La consommation de viande, de préférence blanche, de poisson et d’œuf est aussi indispensable.

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Les herbes aromatiques et les épices jouent elles aussi un rôle essentiel. Elles permettent de relever efficacement les saveurs d'un plat qui peut paraître fade en raison d'une altération du goût, sans pour autant le saler à outrance. Certaines d'entre elles possèdent par ailleurs des vertus médicinales intéressantes, à l'image des feuilles de thym citées plus haut, ou encore de la cannelle, connue pour renforcer le système immunitaire, calmer les brûlures d'estomac ou encore réduire la sensation de ballonnement.

Il faut trouver de quoi nourrir les fonctions vitales de notre corps sans trop nourrir les cellules cancéreuses en développement.- Philippe Pouillart, docteur en immunopharmacologie et chef cuisinier

Certains aliments sont en revanche à proscrire, comme le pamplemousse, le curcuma ou l'aloe vera qui augmentent la toxicité des traitements, les rendant dangereux pour le patient. Les graines de soja, qui constituent une bonne source de protéines, sont contre-indiquées en cas de cancer hormono-dépendant. Elles stimulent la croissance cellulaire des tumeurs oestrogèno-dépendantes.

"Certaines personnes proposent par ailleurs des régimes alimentaires très stricts, comme les régimes sans sucres, accusés de nourrir la tumeur. Cela est vrai, mais ils nourrissent aussi le système immunitaire qui va sauver la personne", fait remarquer le directeur de recherche. Même chose pour la méthionine, cet acide aminé que l'étude parue dans la revue Nature suggère de réduire drastiquement dans l'alimentation. "La méthionine a de nombreux avantages sur la santé, puisqu’elle permet de préserver le foie et d'assurer la synthèse optimale des protéines. Elle est par ailleurs réputée pour renforcer les phanères, et notamment les cheveux et les ongles, mis à mal durant les chimiothérapies, ainsi que pour permettre la régénération des cellules du foie et des reins, deux organes très sollicités durant les traitements anti-cancéreux." Pour lui, entre le tout et le rien, il y a avant tout un équilibre à trouver pour "nourrir les fonctions vitales de notre corps sans trop nourrir les cellules cancéreuses en développement".

Vers une meilleure prise en charge des patients dès l'annonce de la maladie

Si Philippe Pouillart est si engagé depuis toutes ces années sur la question de l'alimentation pendant le cancer, c'est parce qu'il estime que l'éducation thérapeutique du patient est actuellement faite trop tard. "Il faut vraiment qu’il ne soit pas bien, dénutri, pour que le corps médical s'alarme. Sauf qu'à ce moment-là, il est déjà trop tard pour le guider au travers de son alimentation." Selon les cancers, le taux de décès dus à la dénutrition est compris entre 5 et 25%. Un chiffre inacceptable en 2019, estime le docteur. 

C'est pour cette raison qu'au-delà du site internet, désormais très consulté par les oncologues et les patients, ainsi que de l'ouvrage "Quelle alimentation pendant un cancer ?", les chercheurs NEODIA ont mis en place une formation continue à destination des soignants, qui ne désemplie pas. "Nous formons chaque année une centaine de personnes qui viennent de France métropolitaine, des DOM-TOM, de Belgique… Les hôpitaux créent ensuite leurs ateliers avec une cuisine thérapeutique." Dès 2020, une expérimentation démarre dans l’Oise avec le Centre Hospitalier de Beauvais et la Clinique du Belloy pour éduquer les malades à risque majeur de dénutrition dès l'annonce de la maladie, pour ensuite déployer le dispositif partout en France.

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