Slogans radicaux et méthodes musclées : les vegans vont-ils trop loin ?

Nutrition
ENQUÊTE - Ils se revendiquent pacifistes mais certains caillassent des boucheries depuis plusieurs mois. De la défense de la cause animale à l'action coup de poing, les frontières sont parfois ténues. Qui sont les vegans ? Pour le savoir, LCI a interrogé leurs défenseurs et leurs détracteurs.

NOTE DE LA RÉDACTION : article publié pour la première fois le 25 juin 2018. Nous le republions ce vendredi 28 septembre 2018  alors que la tension n'en finit plus de monter entre la filière viande et certains militants de la cause animale, la première en appelant à l'Etat pour contrer la "terreur" que font régner les seconds en s'en prenant depuis quelques mois à des boucheries, à coup de tags radicaux ou de dégradations.


"Résistons avec eux, résistons avec eux !" Ils étaient quelques milliers de militants, à Paris le week-end dernier (ndlr : le week-end du 23-24 juin 2018), à battre le pavé pour dénoncer la cruauté envers les animaux, à l’occasion d’une Marche pour la fermeture des abattoirs organisée par L214, cette association qui s’est fait connaître du grand public en montrant les coulisses de l’industrie de la viande à l'aide de vidéos tournées clandestinement. La cause vegane avait déjà envahi l’assiette, mais voilà qu’elle investit désormais tous les pans de la société. Ligne de vêtements, chaussures de marque, contraceptifs, et même de la nourriture pour chat ou chien. L’affaire est prise très au sérieux, y compris chez les géants de la Tech. Pour preuve, début juin, la cheffe du design des Emoji chez Google, Jennifer Daniel, a annoncé la modification du symbole représentant une salade : l’œuf qui trônait fièrement au milieu des feuilles de laitue a été retiré ! 


Même les vignerons s’y mettent. L'étape dite du collage, qui consiste à éliminer les grosses particules en suspension dans le vin, se fait la plupart du temps en utilisant du blanc d'œuf, qui a pour propriété d'agglomérer ces particules. Le Château Dauzac, grand cru classé Margaux, a décidé de le remplacer par des préparations à base de pommes de terre ou de petits pois pour commercialiser une cuvée vegane. Autre exemple, la marque de voitures de luxe Tesla propose uniquement des sièges en cuir synthétique. Moins insolite, mais tout aussi équivoque : le premier steak entièrement végétal de Fleury Michon, un groupe qui s'est bâti sur la charcuterie - notons au passage son prix supérieur à celui d’un steak de viande !

En France, pays de la bidoche par excellence (avec 66 kg de viande par an et par habitant), pas moins de 4% des Français déclarent pratiquer un régime vegan, dont 47% depuis moins de 6 mois, rapportait l’an dernier une enquête du cabinet Harris interactive menée auprès de 1000 Français. Une précédente étude, menée en 2016 par l'Observatoire des consommations émergentes (ObSoCo), estimait que le marché du vegan ne concernait en fait que 200.000 personnes en France, soit 0,4 % des consommateurs. S’il est difficile d’évaluer précisément leur nombre, la manière dont les adeptes de ce mouvement occupent le terrain médiatique laisse augurer d'un mouvement de fond qui n’en est qu’à ses débuts. Qui sont les vegans ? Quelles sont leurs revendications ? Quelles sont leurs modes d’actions ? Et sont-ils des extrémistes, comme certains le prétendent ? Pour le savoir, nous avons enquêté. 

Le véganisme est un mode de vie, une philosophie et un mouvement social et politique Ophélie Véron, sociologue spécialiste des mouvements sociaux

Depuis des milliers d'années, des adeptes du jaïnisme indien (une religion apparue au Xe siècle avant J.-C.) au philosophe pré-socratique Pythagore, certains font le choix de ne pas se nourrir de viande. Depuis 1944, année de la fondation en Angleterre de la "Vegan society", nous n'en sommes plus là. Les descendants de ce mouvement refusent toute "exploitation animale". Ils ne mangent ni viande, ni poisson, ni miel, ni œufs, ni lait, ni produits laitiers. Ils ne portent évidemment pas de fourrure et boycottent les matières comme le cuir, la laine et la soie. S'ils se battent contre la souffrance et l'asservissement des animaux, et modifient profondément leur mode de vie, c'est pour constituer un mouvement qui, à leurs yeux, sauvera la planète du désastre.


"Le véganisme est un mode de vie, une philosophie et un mouvement social et politique, résume à LCI la sociologue Ophélie Véron, spécialiste des mouvements sociaux et auteure du livre Et si nous vivions sans exploiter les animaux ? (Marabout, 2017). On est au-delà d’un simple mode d’alimentation, puisque l’idée est de mettre fin à l’exploitation animale et promouvoir des alternatives à cette exploitation pour le bénéfice des êtres humains, des animaux ou de l'environnement. Le véganisme, c’est un boycott. L’idée de ne plus consommer de produits qui ont été fabriqués dans des conditions qui ne sont pas jugées éthiques. Or, quand on commence à regarder le contenu des étiquettes de produits de consommation courante, on se rend compte que les produits d’origine animale sont vraiment partout."

La vitamine B12 synthétique, le saint-graal des vegans

Fondée en 2008, l’association L214, qui revendique 30.000 adhérents en France, est en première ligne pour mener ce combat. Son objectif : éliminer toutes les pratiques qui nuisent aux animaux ! "La façon dont on se comporte avec les animaux dans les abattoirs est intolérable et inadmissible au XXIe siècle, s’indique auprès de LCI Brigitte Gothière, la porte-parole de l’association. Sur Terre, 80% des animaux destinés à la consommation grandissent dans des élevages industriels, des élevages intensifs, où ils sont enfermés dans des entrepôts et ne voient jamais la lumière du jour. On sait aujourd’hui, de nombreuses études scientifiques l’ont démontré, que les animaux éprouvent des émotions, ont le désir de vivre. A la question 'Est-il, ou non, nécessaire de faire tuer des animaux pour les manger ou d’exploiter des animaux pour avoir leur lait, leurs œufs notamment ?', nous répondons que 'non'. Avec des arguments scientifiques, des études nutritionnelles à l’appui."


"En France, aujourd’hui, on peut très bien se nourrir de façon vegane et être en bonne santé, reprend la porte-parole de L214. Cela nécessite quelques aménagements mais, sur le plan nutritionnel, on y arrive très bien. Jusqu’au milieu du  XXe siècle et la découverte de la fameuse vitamine B12 synthétique, il était impossible d’être totalement vegan. "L’être humain ne synthétise pas cette vitamine B12, explique Ophélie Véron, qui se revendique elle-même vegane. Aujourd’hui, le problème ne se pose plus. On peut tout à fait bannir de son alimentation la viande, à condition de prendre cette vitamine B12." A en croire la sociologue, le mouvement est composé principalement de personnes privilégies en matière d’accès à l’information, mais pas forcément d’un point de vue économique. "Ce mouvement, très urbain, est plus développé dans les foyers à revenus faibles ou modérés que dans les foyers aux revenus plus élevés", précise-t-elle.

Des stars au service de la cause vegane

Pour ce qui est de l’élevage, l'association L214 estime qu’on pourrait très bien continuer à vivre avec des animaux sans les tuer. "Dans la mesure où on les considère comme des êtres dotés de sensibilité, intelligent, conscient, on ne doit plus les considérer comme une source de nourriture, insiste Brigitte Gothière. Les animaux d'élevages sont domestiqués depuis des lustres et on ne peut donc pas les relâcher dans la nature sans les condamner à mort, poursuit-elle. Notre idée est que les éleveurs continuent de s'occuper de leurs troupeaux mais sans les mener à l'abattoir. Ils entretiendraient nos paysages en jouant le rôle de tondeuse à gazon et en échange on leur laisserait la vie sauve." Régulièrement, l’association fait appel à des parrains, des acteurs ou des personnages d’émissions de télé-réalité, pour commenter des vidéos trash de quelques minutes, montrant les coulisses de l’industrie de la viande.

"L’objectif de nos vidéos, c’est de dénoncer mais surtout d’informer les gens. On ne fait que montrer la réalité, ce qu’on veut nous cacher.  Nous faisons appel à des personnalités publiques pour accompagner le public dans les émotions que ces images violentes suscitent. Elles sont choquantes et suscitent une  telle indignation que les gens n’arrivent pas à les regarder."  Lolita Lempika, Mathieu Ricard, Hélène de Fougerol, ou encore, plus récemment, Sophie Marceau, se sont prêtés à l'exercice. "Au départ, ce n’est pas nous qui sommes allés les chercher, ce sont eux qui sont venus vers nous, explique la porte-parole de L214. On essaye toujours d’accompagner nos images d’un discours pour canaliser d’éventuelles actions violentes. On encourage les gens à agir en signant des pétitions, en changeant la manière de se nourrir ou à se joindre à des les actions de sensibilisation sur le terrain."

Ces actions choc suscitent des réactions très violentes et une forme de radicalitéEddy Fougier, politologue spécialiste des mouvements de contestation

Pour le politologue Eddy Fougier, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste des mouvements de contestation, ce mode d’action qu'il juge violent, peut néanmoins susciter des réactions très violentes et une forme de radicalité. Les vegans, très souvent, s’abreuvent d’images violentes. J’ai le sentiment que notamment chez ceux qui sont les plus fragiles psychologiquement, il peut y avoir un passage à l’acte", estime-t-il auprès de LCI. A Lille, en l'espace d'un mois, quatre boucheries ont fait l'objet de dégradations (ndlr : au printemps 2018). Leurs vitrines ont été caillassées  par des personnes se revendiquant de la cause vegane, rapportait mi-juin nos confrères de La Voix du Nord. L'an dernier, toujours à Lille, une boucherie avait été taguée avec du faux sang.

Au mois de mars, à l’autre bout de la France, une internaute, a publié sur Facebook un message dans lequel elle affirmait avoir "zéro compassion" pour le boucher tué dans l'attaque djihadiste à Trèbes, dans l'Aude, qui venait d'être perpétrée. Elle a été condamnée à sept mois de prison avec sursis pour "apologie du terrorisme". Un peu plus tôt dans l'année, trois personnes ont été blessées dans une attaque à main armée au siège social de YouTube, à San Bruno en Californie (Etats-Unis). L’auteure des coups de feu, qui s’est donné la mort sur place, parlait de véganisme dans ses vidéos sur la plate-forme et reprochait à Google de les censurer. Des "cas isolés" que condamnent avec fermeté l'association L214. " A ceux qui disent qu’on est face à un extrémisme, je dirais plutôt qu’on est extrêmement pacifistes. Et ce pacifisme, il s’étend aussi aux animaux et pas uniquement aux limites de notre assiette, poursuit la porte-parole de L214. 

Notre combat, c’est la défense des animaux. Je crois que 99% des gens y sont favorables, à des degrés diversBrigitte Gothière, porte-parole de L214

Toutefois, selon  le politologue Eddy Fougier, même si de plus en plus de produits de la vie courante sont étiquetés "vegan", suivre à la lettre les préceptes qui en découlent nécessite une discipline de fer, une vie quasi monastique. "Les vegans doivent scruter les étiquettes de chaque produit de consommation pour s’assurer qu’il n’y a pas de matière animale ou qu’ils n’ont pas été testés sur des animaux. C’est une forme d’intégrisme, selon moi. C’est extrêmement contraignant. Cela conduit certains à devenir intolérant vis-à-vis de ceux qui ne respectent pas les mêmes règles. Ils essayent donc de convertir les gens à leur cause, d’où ma comparaison avec une forme d’intégrisme religieux."


"C’est comme si vous aviez dit, à l’époque de l’esclavage, que vous essayiez de convertir les gens contre l’esclavagisme, se défend Brigitte Gothière. Quand on lutte pour les droits des femmes, on n’est pas en train de convertir. On ne dirait pas cela. On est sur une lutte sociale. On essaye de rétablir une injustice." Selon elle, c’est un débat qui dépasse la question de savoir si on est vegan ou pas. "L’association L214 ne représente pas seulement les 0,4% de vegans que compte la population française. C’est beaucoup plus large que cela. Notre combat, c’est la défense des animaux et de ce point de vue, je crois, qu’on peut dire que 99% des gens y sont favorables. Chacun, évidemment, à des degrés divers".

Un mode d'action particulièrement efficace

L'association 214 a réussi à s’imposer sur le devant de la scène médiatique en très peu de temps et devenir l’une des associations les plus connues en France. Comment ? Par le biais d'une communication inspirée des méthodes d'Henry Spira, qui avait mis au pilori, dans les années 70, la société américaine de cosmétiques Revlon parce qu'elle utilisait des produits chimiques sur les yeux des lapins. Pour y parvenir, il a publié une tribune dans le New York Times, en montrant des photos des lapins sur lesquels les produits étaient expérimentés. Un activisme qui a conduit la marque Revlon a mettre fin à ces tests. 


Ce mode d’action a été théorisé par Peter Singer dans un livre intitulé Théorie du tube de dentifrice : Comment changer le monde selon Henry Spira. L’idée, en deux mots, c’est de pointer du doigt une cible, ce qu'on appelle le "Name on shame". Puis, dans le même temps, de proposer des alternatives. Spira exigeant de Revlon qu'il consacre une partie de son chiffre d’affaires à des recherches pour trouver des alternatives à ces tests. 


L214 exploite également ce qu’on appelle dans le domaine de l’industrie alimentaire le syndrome de la boîte noire. L’industrie alimentaire s’est fait avoir à son propre jeu en racontant des belles histoires qui ne correspondent en rien à la réalité. Le cas typique ce sont les saucisses sous vide. Dans la publicité, on voit des enfants autour d’un feu de bois. Et ce n’est pas la laitière à l’ancienne qui touille le yaourt, c’est une machine. L214 montre l’envers du décor et les gens tombent des nues. 

Penser qu’on va pouvoir vivre avec des animaux en enlevant l’aspect du travail, c’est un non-sens totalJocelyne Porcher, directrice de recherche à l'Inra

Parmi les détracteurs de L214, on trouve notamment la chercheuse Jocelyne Porcher, directrice de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra, UMR Innovation à Montpellier) et auteure de Vivre avec les animaux une utopie pour le 21ème siècle  (La Découverte, 2014). "A les entendre, la domestication c’est le crime originel de l’humanité. A mon sens, leur doctrine n’a ni queue ni tête, tranche d'emblée la chercheuse. Sur la question de l'élevage, ce qui leur pose problème, c’est le travail avec les animaux. Penser qu’on va pouvoir vivre avec des animaux en enlevant l’aspect du travail, c’est un non-sens total. Les animaux sont comme nous, ils aiment faire des choses. C’est pour cela qu’on vit ensemble".


"Un cheval est plus intéressé par un travail avec les humains que de rester au pré seul toute la journée, ou même avec un congénère, reprend-t-elle. L’enjeu est de savoir dans quelles conditions on fait des choses ensemble". La chercheuse s'intéresse depuis longtemps aux systèmes industriels de production animale issus du capitalisme industriel. Un rapport instrumental aux animaux qui n’a rien à voir avec l’élevage, à ses yeux. Si, pour la chercheuse, "le système industriel est une aberration morale, politique, économique et une calamité du point de vue de la relation aux animaux", l'élevage en revanche peut avoir grâce à ses yeux quand il est pratiqué correctement.  Et, selon elle, les membres de L214 passent à côté de l’essentiel de la vie avec les animaux. "Les gens qui font de l’élevage, ils font ce métier car ils aiment les animaux, ils aiment vivre avec eux. A la vie, à la mort...".

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On a testé : être vegan pendant une journée

Quoiqu'il en soit, les industriels se jettent sur ce nouveau marché. A l'instar de l'offensive en France de Danone, numéro un mondial du yaourt, dans l'ultra-frais végétal sous la marque Alpro. Les produits évoquent le yaourt mais ne contiennent aucun lait d'origine animal. Dans le même esprit le géant suisse Nestlé a pris ses distances avec le monde carné en lançant "Le Bon végétal" sous la marque  Herta, dont les consommateurs connaissent mieux le jambon et les saucisses de porc. Unilever annonce quant à lui la prochaine commercialisation de glaces vegan. Les distributeurs ont eux aussi flairé la bonne affaire et développé, comme Carrefour avec Carrefour Veggie, des marques dédiées. Monoprix a de son côté ouvert quatre petits magasins Naturalia à Paris dont les produits sont certifiés 100 % vegan. 

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