"Un bon vin peut bien attendre 9 mois" : la campagne d'information d'un lobby qui passe mal

Nutrition

CONFLIT - Le 10 octobre, l'un des lobbies du vin, Vin & Société, a lancé une campagne d'information à destination des femmes enceintes baptisée "Un bon vin peut bien attendre neuf mois". Elle suscite depuis la colère des acteurs de la santé publique. Joint par LCI, l'addictologue Jean-Pierre Couteron nous expose les raisons de son mécontentement. La structure, elle, se justifie.

Lorsqu'un lobby du vin se lance dans la prévention, cela fait couler beaucoup d'encre. Le 10 octobre, Vin & Société, une structure qui représente 500.000 acteurs de la vigne et du vin, a pris l'initiative de lancer une campagne d'information à destination des femmes enceintes. Au travers d'un dessin de verre de vin s'apparentant à un ventre rond et du slogan "Un bon vin peut bien attendre 9 mois", elle prône le "0 alcool" pendant la grossesse. Ce support de communication doit être publié début novembre dans plusieurs magazines ciblant les parents.

L'initiative de ce lobby fait bondir les acteurs de la santé publique, qui se sont en premier lieu exprimés dans Le Figaro. Joint par LCI, l'addictologue et porte-parole de la Fédération Addiction Jean-Pierre Couteron accuse Vin & Société de faire de la publicité déguisée et de mettre, dans le même temps, les femmes enceintes et leurs bébés en danger. Pour lui, "trois grands dangers" se cachent dans cette campagne.

Un visuel ambigu

"Le premier écueil réside dans le fait de brouiller le message de prévention par une espèce de jeu visuel. Un verre n’est pas, contrairement au ventre, un endroit protecteur pour le fœtus et son contenu encore moins. En termes de communication, cela va à l’inverse du message que l’on veut faire passer", assène-t-il.

Mais si, pour l'addictologue et ses confrères interviewés dans Le Figaro, le message visuel porte à confusion, il est en revanche très clair pour Vin & Société, que nous avons contactée. "Le parallèle entre le verre et le ventre rond est très simple. Le vin porte en lui la notion de temps long : il est le produit d’une histoire et d’une culture. Produit d’exception issu de nos savoir-faire, le vin est un produit qui doit être consommé avec raison et modération. Cette notion d’attente, c’est aussi celle que les femmes portent en elles lorsqu’elles sont enceintes. Pendant la grossesse, la femme se recentre sur elle pendant neuf mois. Elle repense son rythme de vie, son alimentation, ses activités", nous explique la structure.

La "précaution", un terme vraiment adapté ?

Le deuxième danger se matérialise, selon l'addictologue, dans l'utilisation du terme "précaution". "Il s'agit d'une manière discrète de sous-entendre que la science n'est pas encore sûre des dangers de l'alcool sur le fœtus." Un doute qui se traduit aussi dans le communiqué de Vin & Société, dans lequel Krystel Lepresle, déléguée générale de la structure, évoque "l’absence d’études concordantes" sur le sujet.  Pour le porte-parole de la Fédération Addiction, "Il existe effectivement des études qui, dans le détail, n'évaluent pas ces risques de la même façon". Mais, dénonce-t-il, "affirmer que celles-ci ne sont 'pas concordantes' et résumer cela à de la précaution, c’est jouer sur ce qui est appelé 'la stratégie du doute'". Et de soutenir : "S'il y a bien une chose dont nous sommes sûrs, c'est que la consommation d'alcool a des effets négatifs pendant la grossesse."

Grâce aux nombreuses études déjà réalisées sur le sujet, l'Organisation mondiale de la Santé considère ainsi que "l’exposition des fœtus à l’alcool est un problème de santé publique", étant donné que sa consommation "augmente le risque de fausse couche et de déficit pondéral à la naissance, et peut contrarier les processus de développement du fœtus de telle sorte que cela entraîne des dommages cérébraux et des anomalies physiques". Selon une étude de l’Agence nationale de santé publique, un nouveau-né par jour en France présente ainsi au moins un trouble lié à la consommation d'alcool pendant la grossesse.

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Le lobby qui joue la carte de la prévention, vraiment crédible ?

Pour Jean-Pierre Couteron, la troisième faute commise par Vin & Société est de dire, toujours dans son communiqué, être la mieux placée "pour donner le bon mode d’emploi de [son] produit".  "Ce n’est pas vrai ! Vin & société, comme d’autres acteurs de la filière, a pour but de financer l’usage et la consommation du vin des acteurs qu'elle représente. Elle est financée pour cela. Ce n’est donc pas correct de se faire passer pour ce qu'elle n'est pas. Elle n'a pas à se mêler de la prévention", clame l'addictologue, qui dénonce d'autre part la prochaine diffusion de cette campagne dans les revues à destination des parents, où, selon lui, "normalement, il est préférable de ne pas communiquer sur l’alcool". "Il s'agit d'une manipulation habile qui nous met en colère."

De son côté, la structure ne voit pas son engagement du même œil. "Nous sommes effectivement le lobby du vin et notre but est de promouvoir la place du vin dans le pays. Nous ne nous en cachons pas, mais nous ne voulons pas le faire au détriment de la santé publique. Il y a clairement des modalités de consommation, c’est pourquoi nous souhaitons donner le bon mode d'emploi de notre produit. Mais comment fait-on pour toucher les femmes enceintes ? Nous communiquons dans les magazines qu'elles ont l'habitude de lire", répond Vin & Société. "Nous comprenons que cela puisse en énerver certains, mais nous voulons seulement faire notre part du travail de prévention. Cela ne veut pas dire que l’on veut remplacer les acteurs de la santé publique et cela n'a rien à voir avec du prosélytisme non plus."

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