"On n’a pas perdu en productivité !" : le plaidoyer d'un patron pour la semaine de 4 jours

Keren, la co-fondatrice de Love Radius au lancement de la société.
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Les Français travaillent-ils trop ?

RETOUR D'EXPÉRIENCE – Alors que les 35 heures fêtent les 20 ans de leur entrée en vigueur ce samedi 1er février, le "travailler plus" semble dans l'ère du temps. En France, quelques rares entreprises explorent tout de même des rythmes de travail différents. Olivier Sales, co-fondateur d'une société spécialisée dans les porte-bébés, nous raconte pourquoi et comment il l'a faite passer à la semaine de 4 jours.

Il ne veut pas être un "porte-parole de la semaine de 4 jours". Mais partage volontiers son expérience. Oliviers Sales est cofondateur, avec sa femme Keren, de Love Radius, une PME spécialisée dans les porte-bébés, basée dans le Var. Depuis quelques années, ses 20 salariés travaillent une partie de l’année en semaine de 4 jours. 

Tout a commencé il y a trois ans, après le mois de mai. Cette année-là, les ponts étaient systématiquement tombés avant ou après le week-end, le vendredi ou le lundi. "On arrive en juin, et je demande à chaque collaborateur : ce n’était pas un peu galère ?", nous raconte Olivier Sales. "Chacun, de son côté, me dit la même chose : 'aucun problème car on vient plus tôt quand on sait qu’il va y avoir une charge'. En fait, les gens s'étaient adaptés et avaient compressé leurs journées de travail. Par exemple, le magasinier, s’il savait qu’il allait avoir 400 colis dans la journée et une livraison partant à 15 h, venait plus tôt." Olivier entend ça, se dit qu’il serait "bien bête" de ne pas comprendre l'intérêt de la démarche, et de la valoriser. 

L’expérience se poursuit en juin : les employés continuent de travailler un jour en moins par semaine. "On a alors bien vu que l’équipe avait une capacité de compression du temps de travail, sans que cela crée une surchauffe ou se fasse au détriment d’autre chose. C’est simplement davantage de concentration, moins de temps de pause… et à la fin, plus de temps libre personnel", analyse Olivier Sales.

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Quand on avait 13 salariés, c’était l’équivalent de 1800 heures payées et non travaillées- Olivier Sales, co-fondateur de Love Radius

Et depuis, chaque année, Love Radius met ce système en place de mai à septembre. "C’est une période où il y a plus de soleil, et où biologiquement on est plus enclins à aller dehors, explique Olivier Sales. En novembre, les gens s’en fichent un peu et n’ont finalement pas de vrais bénéfices." La saisonnalité du rythme de travail permet aussi un contraste. "On passe 4 mois concentrés, focus, où l’on va prioriser. Puis en septembre, quand on repasse en semaine de 5 jours, certes on perd du temps personnel, mais on gagne du temps de travail. Et c’est le moment de s’attaquer à tous ces projets qu'on n'a pas eu le temps de faire"

Au final, en été, les 7 heures de travail qui ne sont pas faites le vendredi ne sont pas vraiment récupérées les autres jours. "Il y a malgré tout une petite fuite du temps de travail", concède Olivier Sales. "Certes, on travaille un peu plus les autres jours, mais au total, ça va plutôt faire 5 heures… Concrètement pour un patron, c’est 17 jours par salarié de temps payé avec une exemption de présence. Quand on avait 13 salariés, j'ai calculé que c’était l’équivalent de 1800 heures payées et non travaillées par an." Cadeau du patron ? Pas du tout : "On n’a pas perdu de rendement ni en productivité !", assure Olivier Sales. "Comme on gagne en efficacité et en investissement, on regagne ces heures."

Il y a un ajustement et un accompagnement à faire en terme de management- Olivier Sales, co-fondateur de Love Radius

Les collaborateurs sont du coup autonomes. "Chaque personne est spécialiste dans ce qu’elle fait, prend des initiatives, s’organise comme elle veut", raconte Olivier Sales. Mais le fonctionnement a nécessité quelques ajustements. "Il y a un système d’astreinte pour certains, par exemple le SAV, les grands comptes … En fonction de l’urgence, ils peuvent regarder leurs mails, répondre au téléphone. Et si une livraison arrive le vendredi, les collaborateurs concernés viennent, passent deux heures et repartent. On s’arrange."

Il a fallu, aussi, adapter le management, fixer les objectifs différemment.  "Au début, on avait surtout des emplois mécaniques, pour la logistique notamment", explique Olivier Sales. "C’est très facile, dans ces cas-là, d’adapter la semaine de 4 jours : on a des deadlines, on dépend de tiers extérieurs comme les transporteurs. Mais ces dernières années, on a recruté d’autres profils, du pur tertiaire, du pur service. Il y a un ajustement et un accompagnement à faire en terme de management pour avoir un suivi du travail qu’on fait, mais qui n’est pas tangible. Alors, plutôt que fixer de gros objectifs à grande échelle, un gros projet est coupé en petites étapes, à la semaine. C’est beaucoup plus facile à suivre."

Si les gens se sentent valorisés, comprennent pourquoi ils travaillent, il n’y a pas de raison que cela ne marche pas- Olivier Sales, co-fondateur de Love Radius

Le modèle sera sans doute amené à évoluer dans le temps. Car l’entreprise a grossi et embauché des salariés moins "connectés" à sa raison d’être : "Par exemple l’an dernier, j’ai été un peu surpris", soulève Olivier Sales. "Nous avions recruté beaucoup de stagiaires, sans leur avoir forcément expliqué le système. Du coup, ils prenaient la semaine de 4 jours comme un dû, n’étaient pas investis, partaient à l’heure pétante…" 

S'il se félicite volontiers du succès rencontré, le patron se veut pragmatique : la semaine de 4 jours n'est pas forcément applicable partout. "Il n’y a pas de recette magique, et chaque entreprise est différente. Chez nous, je pense qu'il y a un rapport au travail, une culture spécifique", dit-il. "Nous intervenons à un moment de la vie où les gens deviennent parents, et quel que soit leur statut, sont un peu débutant, fragiles. Il y a du coup une très forte loyauté de nos clients, un attachement à ce qu’on fait. Et cela se ressent dans notre équipe, qui sait pourquoi elle travaille, est motivée. Si les gens se sentent valorisés, comprennent pourquoi ils travaillent et ont des outils adaptés, il n’y a pas de raison que cela ne marche pas." 

"Je pense qu’à long terme, il faudrait faire comprendre aux gens que s'ils travaillent plus intelligemment, tout le monde y gagne, conclut Olivier Sales : le temps, c’est une richesse qu’on a tous de façon égale, le PDG comme le manœuvre."

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