"A la fin de la journée, tu t'es senti utile" : et si, vous aussi, vous deveniez bénévole grâce à votre entreprise ?

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REPORTAGE - De plus en plus salariés et dirigeants expriment une crise de sens sur leur action au sein de l’entreprise. Pour y remédier, certaines sociétés proposent à leurs collaborateurs, via la coopérative Ca me regarde, de tester le bénévolat dans des associations. Nous avons passé une journée avec des salariés venus aider des jeunes dans une Ecole de la deuxième chance.

"Il manque qui ?" "Ah, toujours les mêmes, les retardataires !" "Y a du café ?" Légère fébrilité, excitation de la découverte…  Le temps fleure bon le printemps et comme un air d’échappée pour cette vingtaine de salariés. Ce matin-là, ils se retrouvent à l’entrée de l’Ecole de la deuxième chance, un établissement du 19e arrondissement de Paris qui vise à faciliter l’accès à l’emploi des jeunes sans diplôme ou qualification. 

Le café est là, et Dorothée Cadré, qui gère la journée, fait les présentations. Car se retrouvent ici deux univers, deux publics, deux cultures. D’un côté, les jeunes de l’Ecole, aux trajectoires parfois hachées, qui disposent ici d'une formation personnalisée pour trouver un job. De l’autre, à peine plus âgés, des salariés de Younited Crédit, une société spécialisée dans le crédit à la consommation qui viennent passer la journée. Ils sont décontractés, jean-baskets, ont le tutoiement facile. Souriants et détendus, ils travaillent dans une jeune boîte qui monte, monte, monte. Bref, l’univers de l’entreprise et celui du secteur associatif,  pour une fois réunis afin de passer ensemble... une journée solidaire. Objectif : que les salariés fassent profiter les jeunes de leurs compétences. Et, surtout, que tout le monde se mélange et apprenne les uns des autres. 

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Les entreprises ont beaucoup à apprendre du monde associatif, et inversement- Dorothée Carré, de Ça me regarde

Voilà pour le principe de cette journée, proposée par la boîte à ses employés et organisée par Ça me regarde. Lancée il y a 7 ans, cette coopérative facilite la mise en relation entre les entreprises et le secteur associatif, notamment dans les domaines de la grande précarité et de l’environnement. "Ces deux mondes sont deux belles nationales qui avancent, chacune en parallèle, mais qui ont beaucoup de mal à se croiser", nous raconte Dorothée, en aparté. "Nous sommes intimement persuadés que les entreprises ont à apprendre du monde associatif, et inversement." 

Ça me regarde propose deux formats d’intervention : des séminaires solidaires et des journées solidaires, que l’entreprise met à disposition de ses salariés sous forme de volontariat.  "Nous choisissons avec la société l’association qu’elles veulent aider et nous mettons en place une action utile, collective, qui permet aussi de mélanger les services", explique Dorothée. Younited a ainsi proposé à ses collaborateurs plusieurs associations, comme le Samu social, les Petits frères des pauvres ou les Jardins de Cocagne. La démarche semble avoir intéressé : plus de 100 collaborateurs de Younited -sur 160- se sont inscrits à au moins l’un des projets.

Ce jeudi matin, Dorothée s’attèle donc à mélanger les publics. A casser la glace. Et ça marche bien. Chaque jeune a son parrain, un salarié bien identifié. Un petit jeu, en l’occurrence un Time’s up, permet de se découvrir en rigolant. La jeune Kenza, qui se prépare à être vendeuse en électroménager, aurait ainsi rêvé d’être "avocate" et "n’aime pas quand on s’acharne sur quelqu’un". Tim, son parrain, grand gaillard, hyper souriant, est "toujours très positif", "aime se fixer des objectifs" et "ne pas baisser les bras". Peu à peu, entre jeunes et salariés, les murs s’effritent, tombent et chacun se découvre plus personnellement. Tim, qui semble si assuré et confiant, raconte en passant que lui-même n’a pas eu son bac et s’en est sorti seul, à force d’acharnement. Melody, au recouvrement chez Younited, souligne pour sa part avoir eu "un parcours similaire" que sa filleule. 

Après un pique-nique les fesses dans l’herbe, s’enchaînent ensuite des simulations d’entretien, des présentations flash et conseils pour CV. Ce qui paraît si facile pour ces salariés habitués à se vendre et à enrober leur expérience n'est pas si simple à moins de 20 ans. Face à François, qui fait régulièrement passer des entretiens pour Younited, Kenza, pourtant si volontiers bavarde, bute, récite des mots et peine à mettre en valeur tout ce qu’elle a pourtant réalisé. Sa copine, Whitney, est paralysée par le trac, ne répond que des onomatopées au faux recruteur qui la questionne sur envie de travailler au guichet de la préfecture. François coache, conseille : "Réfléchis avant de te présenter, apprend par cœur un petit texte. Cela te permet de maîtriser un peu le problème ! Et tu as des valeurs, tu as plein de choses à écrire dans ton CV ! Amuse-toi, c’est normal, tout vient en s’entraînant !" 

Les filles se détendent, sourient, commencent à y croire, les parrains sont à fond. Chacun y met son cœur. "En fait, cette journée n’est pas décomptée de nos journées de travail", rappelle Tim. "Du coup, tout le monde s'est motivé. On nous propose de ne pas perdre de jours de congés et de faire quelque chose d’utile, c’est une super idée !" A côté, Alexandre, développeur, reconnaît qu’il ne se serait pas forcément lancé dans ce genre d’action si sa boîte ne l’avait pas proposée :  "Aller chercher les associations, c’est compliqué. Là, c’est encadré, on se laisse porter".

A la pause cigarette, face à ces réactions emballées, François savoure. Il est l’un des trois responsables RSE (Responsabilité sociétale et environnementale) de la boîte et en partie à l’origine de la journée. "Cela a l’air de bien se passer… Tout le monde est venu me voir en disant : 'Ah c’est super, le programme proposé est vraiment utile' !", dit-il. Son entreprise s’est lancée dans une démarche RSE l'année dernière. "Nous avions réalisé un sondage pour recueillir les attentes et idées des salariés", raconte le trentenaire. "Nous avons eu beaucoup de demandes autour de l’écologie, de la justice sociale, mais aussi de la solidarité, via des collectes pour associations ou des dons". 

Répondre à de nouvelles préoccupations

Un programme RSE a donc été élaboré, avec diverses actions, allant du recyclage à des mesures pour faciliter le retour de congé maternité en passant par le don via un arrondi sur salaire. Mais comment aller plus loin ? A alors émergé l’idée de cette journée solidaire. "J’avais connu cela dans une entreprises au Canada. Cela marchait très bien", note François. 

Evidemment, cette attention portée au développement personnel du salarié n’est pas (que) désintéressée. Pour une entreprise qui, dans un marché tendu, cherche à attirer les talents, c’est aussi une manière de répondre à de nouvelles préoccupations. "C’est de plus en plus présent", estime François. "Les gens qui cherchent du travail ne veulent pas seulement savoir combien ils vont être payés mais aussi savoir s'ils sont en adéquation avec les valeurs de la société".

L'organisation est tellement pyramidale que chacun ne sait plus vraiment à quoi il sert- Dorothée Carré, de Ça me regarde

Fini donc, les team-building à Ibiza ou les semaines de séminaires au Maroc ? Certes, la journée solidaire n’a pas les mêmes… atouts. Mais elle n'est pas non plus dénuée d’intérêt pour la vie d’entreprise. "Dans notre boîte, nous sommes dans le même univers, à parler des mêmes choses. Cela donne une ouverture d’esprit et peut faire prendre du recul sur les problèmes du quotidien, voire nous apporter des solutions dans le travail de tous les jours", se félicite le responsable de Younited. Dorothée renchérit sur l’aspect 'teambuilding' : "Ces journées ouvrent des 'chakras', des portes que l’on a tendance à fermer en entreprise. Elle permet aux salariés d’avoir une nouvelle vision de leur entreprise, de leur travail et de regarder les problématiques sous un nouvel ordre, et donc d’apporter des solutions différentes." Surtout, l'événement fait tomber les statuts et la hiérarchie, les personnes se découvrant dans un cadre différent.  

Résultat : Dorothée Cadré voit la demande croître tandis que différentes offres se créent -RTT solidaires, mécénat de compétence, délégués solidarité dans les grandes entreprises... "Partout, l’entreprise réclame de la nécessité pour remettre de l’humain au cœur de sa manière de fonctionner", note-t-elle. "Un cadre d'une grosse boîte de la Défense avec qui je discutais récemment analysait cela en disant qu'aujourd'hui, on travaille dans un système de tour et qu'on ne se croise plus. L'organisation est tellement pyramidale que chacun ne sait plus vraiment à quoi il sert. Alors le fait d’aller vers quelqu’un d’autre, de lui donner son temps, redonne un peu de son utilité. Et ça, c’est fondamental." Et ces journées solidaires sont justement le moyen de se sentir utile. "Quand tu as participé à un chantier peinture, à la fin de ta journée, tu vois ce que tu as fait et tu as un vrai sentiment de satisfaction".

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"Tous unis tous solidaires" : ils ont testé le bénévolat

Si de telles journées se créent, c’est qu’il y a un besoin- Dorothée Carré

Un système tout bénéf' ? Dorothée conçoit le côté "à la mode" : "Il ne faut pas se leurrer. Cela permet aux entreprises de montrer un côté humain, social, de réengager les salariés. Mais si de telles journées se créent, c’est qu’il y a un besoin", estime-t-elle. "Cela pose la question du sens qui y est mis. Il ne faut pas que cela soit juste une fenêtre pour dire qu’on fait du solidaire. Quand on met du sens, on s’aperçoit que les journées sont pas les mêmes." 

D'ailleurs, François ne croit pas tellement au côté affichage : "A terme, chaque action de l’entreprise devra être engagée dans une démarche RSE", prédit-il. "Voici ce que les salariés chercheront : des entreprises dont le but, à la base, a un aspect social ou durable. Et pas juste une boîte qui propose de planter un arbre, mais qui, à côté, multiplie les actions super-polluantes."

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