Après l’open-space et son bruit, voici le flex-office et ses sans-bureaux-fixes : ces aménagements nous rendent-ils fous ?

open-space
DirectLCI
TENDANCE – L’open-space, réalité pour la majorité des salariés français, montre aujourd’hui ses limites : trop de bruit, qui joue sur l’irritabilité, le désinvestissement, la productivité. Une nouvelle tendance s’impose peu à peu : le flex-office. Est-ce vraiment mieux ? LCI fait le tour de la question.

Ils citent tous la même étude, il est vrai parlante :  "En open-space, vous changez de tâche toutes les trois minutes ; vous êtes interrompu sans l’avoir voulu toutes les 11 minutes. Et le temps qu’il vous faut pour retrouver un niveau optimal de concentration, c’est 23 minutes. Résultat ? On n’est jamais concentré." Parmi  le "directeur workplace inspiration" chez Steelcase, une agence de mobilier de bureaux ; le directeur marketing chez Plantronics, une société qui fabrique des casques audios ; ou encore le président de Projective, une agence d’architecture d’entreprise. Autant dire, les prescripteurs des tendances de demain. 


Ce mercredi gris de novembre, ils étaient réunis à Paris pour animer un atelier, dans le cadre des "Rencontres nationales Bruit et santé". La table ronde traitait du problème du bruit dans les open-space. Enfin, l’intitulé officiel, plus politiquement correct, disait : "Open-space, flex office : comment satisfaire aux demandes de confort des salariés". Juste après leur intervention, suivait un débat sur la "gestion de l’environnement sonore en open-space". La salle était pleine, attentive, concernée. Deux ateliers révélateurs : les open-space ne seraient-ils plus que synonymes de problèmes ?

La fin de la religion des open-space

Les open-space ont longtemps été la solution managériale à la mode. Quasi une religion. Inspiré du modèle américain basé sur le taylorisme, ce type de bureau, défini comme rassemblant plus de quatre personnes, s’est déployé à large échelle en France dans les années 1980-1990, gagnant d’abord les call-centers, grignotant les sociétés de consultants avant de se poser massivement au début des années 2000. C’était la modernité. "L’époque véhiculait tout un discours sur l’intelligence collective. L’open-space, c'était synonyme d'une croyance, celle de faire tomber les murs, pour mieux communiquer, échanger les idées, doper la créativité, la transversalité, le travail en équipe", explique à LCI Nicolas Arnaud, professeur de management et responsable de la chaire "Innovations managériales" chez Audencia Business School. Tout le monde s’y est mis, au point que, après 40 ans de déploiement tous azimuts, environ deux tiers des salariés sont désormais concernés.


Sauf qu’aujourd’hui, les open-space accumulent les contre-performances : pas une semaine sans qu’une nouvelle étude -opportuniste ?- n’aborde un nouveau fléau lié à ce système. Parce que dans la réalité, ce monde rêvé ressemble, très souvent, à un grand plateau, de 30 à 50 personnes, sans cloison, avec des postes de travail anonymes. Et des collaborateurs, alignés, le nez dans leur ordi, le casque sur les oreilles. Où est la convergence des idées tant espérée ?

Trop de bruit !

En tête des fléaux identifiés, arrive le bruit. Ce bruit de fond sans fin, usant, fatigant, esquintant, qui vous fait prendre en grippe votre voisin, ce collaborateur qui vous dérange quand vous êtes en pleine tâche, ces collègues qui débattent, enflammés, juste à côté. Les études qui s’empilent sont unanimes : l'open-space et son bruit génèrent du stress, de l’irritation, ont des impacts sur la santé, voire peuvent occasionner des troubles psychiques. Autant de facteurs qui jouent sur la productivité et le désengagement. Reproché, aussi, le manque d’intimité : les salariés se sentent épiés, contrôlés. Les formidables interactions promises par ces espaces ouverts aux quatre vents sont également remises en question : des chercheurs de Harvard Business School estiment que les échanges directs sont 73% moins courants dans les open-space que dans les espaces cloisonnés. En revanche, les échanges par email et messagerie instantanée ont explosé (+ 67% et + 75%). Conclusion des chercheurs ? Les travailleurs compensent l’absence d’intimité en construisant des "murs virtuels" entre eux. 


Le secteur de l’inconfort du salarié est même devenu le créneau de certaines entreprises ou start-up. Comme Green Me, qui propose un cube connecté pour permettre au salarié de mesurer des paramètres relatifs au confort et à la santé. Orosound promet de "révolutionner l'expérience sonore", via un casque "anti-bruit sélectif". Silent space a développé un dispositif de "masquage sonore", qui réduit l’intelligibilité des conversations. Boose déploie une campagne de pub pour des casques à réduction de bruit. Tous communiquent sur le même créneau : la concentration. Rustines ou vraies solutions, le secteur du bien-être en open-space explose. Coïncidence ?

On a voulu plaquer un modèle d’organisation qui n’était pas le plus à même de résoudre les problématiques des salariésNicolas Arnaud, professeur de management chez Audencia

"L’échec des open-space est qu’on a parfois voulu plaquer un modèle d’organisation qui était une sorte de mode managériale, mais n’était pas forcément le plus à même de résoudre les problématiques que rencontrent les employés", estime Nicolas Arnaud. "Cela peut être très problématique pour certaines professions. Par exemple, des DRH ont été mis en open-space. On voit les problèmes que cela peut poser, pour des raisons liées au caractère confidentiel d’un certain nombre d’informations." Les critiques, qu’on entend beaucoup depuis six mois, ne sont pas nouvelles. Elles sont même plutôt récurrentes. En 2010 déjà, le livre "L’openspace m’a tué" avait lancé le mouvement. "C’est un sujet qui revient de manière cyclique, tous les 10-15 ans globalement, comme une nouvelle mode. Et à chaque fois, des cabinets d’architectures brandissent leurs solutions, avec le sentiment d’avoir enfin trouvé la réponse à tous les maux des organisations", note Nicolas Arnaud. 


Conscients du mal-être des salariés, et aussi sans doute parce qu'ils doivent sans cesse proposer des nouveautés, les experts, cabinets d’architecture ou conseillers en immobilier d’entreprise ont continué de plancher sur les lieux de travail. Sur le papier, ils affichent tous la même envie, résumée en slogans : "Susciter dans les espaces un sentiment de bien-être", "essayer de créer des espaces qui ont du sens", "manager par l’espace".  Ce mercredi de novembre, au cours de l’atelier autour du bruit, les têtes pensantes expliquent cette volonté de s’adapter davantage aux nouveaux besoins du "Digitalien", cet homme qui "travaille de n’importe où à n’ importe où, de n’importe quand à n’importe quand". Et ce qu’elles proposent n’est pas de remettre des murs... mais d’en enlever un peu plus. 

L'open-space est mort, vive le flex-office !

Car si l’open-space est mort, ou en bonne voie, voici son dérivé, le flex-office, en pleine montée de popularité. Il n’y a donc plus de murs et plus de bureaux  du tout ! A la place, une "multitude d’espaces, en fonction des besoins", un "écosytème avec plusieurs scénarios" : à l’employé de choisir en fonction de son activité. Bref, la totale liberté ! Besoin d’un endroit pour discuter avec les collègues ? Des salles sont là pour favoriser le travail collaboratif et la créativité. Besoin de calme et de se concentrer ? Une "enclave de concentration" est prévue, où téléphone et discussions sont interdits. Besoin de passer un coup de fil ? Allez-vous isoler dans une "phonebox", ces cabines totalement fermées. 


Les plus grands groupes, comme Danone, L’Oréal, Sanofi, SNCF ou Engie, ont déjà déployé cette nouvelle "modernité". Une étude Parella-Esquisse (conseiller en immobilier d’entreprise) estime à 22 % le nombre d’entreprises qui auraient mis en place le flex-office, et 61% celles se disant prêtent à franchir le pas. Par croyance, mimétisme, enjeu de communication interne ou externe, tout le monde s'y met. Nouvelle mode ou vraie solution ?

Comment je sais où je vais me mettre ? C’est un peu comme quand je cherche ma place de parkingUn participant

Si sur l’estrade des "Rencontres Bruit et Santé", les intervenants dépeignent le "flex office" les yeux brillants, les non-initiés semblent plus hésitants. Car, tout de même, ils n’auront plus de bureau. Dans la salle, un participant lève le doigt : "Mais du coup, quand j’arrive sur mon lieu de travail, comment je sais où je vais me mettre ? C’est un peu comme quand je cherche ma place de parking".  C'est sans doute là tout l'enjeu du flex-office : séduire, alors que son principe est plutôt nuancé par les études en sciences comportementales. "Il est prouvé que nous aimons bien notre petit univers, que nous avons tendance à nous créer notre cocon", rappelle Eric Singler, directeur général de la BVA group, invité lui aussi aux ateliers. "Le flex, c’est tout l’inverse. Cela n’accroît pas la communication, mais peut générer du mal-être."  "L'appropriation de son espace de travail a un lien positif sur l’engagement au travail", rappelle de son côté Nicolas Arnaud. "Le flex peut donc paraître à première vue hautement contre-productif : cela crée une dépersonnalisation de la relation entre employeur et salarié, qui peut être assez dramatique."


Mais le "flex"  a aussi un autre intérêt, peut-être primordial, du point de vue des entreprises. Il permet d’être "encore plus flexible et rationnel en terme de mètres carré", avance Nicolas Arnaud. Car derrière les modes managériales, les logiques qui président à ces tendances sont aussi -et peut-être d’abord-- d’ordre économique. A Paris et dans les grandes métropoles, le prix du mètre carré est considérable. Il faut donc, autant que faire se peut, optimiser l’espace. Les plateaux ouverts en open-space ont d'abord permis une économie de surface entre 10 et 40%. Puis il est apparu qu’un poste de travail était occupé moins de 60% du temps . Il peut donc s’avérer intéressant de le faire tourner. C'est ça, le secret du flex-office : moins de poste que de salariés. 

Les jeunes préfèrent l'ancien

Et les salariés dans tout ça ? Ils sont les premiers concernés, et pourtant, difficile d’estimer leur ressenti, tant les études sont parfois contradictoires. Certaines affirment que le flex-office répond à de vraies attentes des salariés, d’autres qu’ils sont 2 sur 3 à rejeter ce desk-sharing. Mais une autre étude, publiée sur Linkedin  il y a quelques jours, a rallumé le débat, ou surtout montré à quel point il était brûlant. Peut-être parce qu’elle s’intitule "Le flex-office, rejeté par les nouvelles générations", et que d’après ses conclusions, une large majorité des étudiants préfèrent... un bureau fermé et attitré. Ils ne sont que 8% à valider le flex-office. 


Sous l'étude, les commentaires s'accumulent. "Il est toujours intéressant de voir ces écarts entre perception et réalité sur le thème récurrent du "je sais ce qui est bon pour vous"", commente Véronique, responsable en droit social. Jean-Yves Masse, fondateur d’une agence de coaching, a expérimenté open-space et flex-office. "Ce dernier déshumanise l’environnement physique du travail", explique-t-il sur Linkedin. "Il présente au premier abord nombre d’avantages, plutôt marginaux au final. Sur la durée, on se rend compte qu’il n’est pas créateur de liens et qu’il tend à substituer les individus par des unités de production anonymes et interchangeables. En revanche c’est une planque excellente pour ceux dont le talent consiste à construire une carrière sur du vent, de la frime et du réseautage." 

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter