"Bosser chez Monsanto en y allant en vélo ?" : quand la quête du "sens au travail" remplit le Bataclan

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REPORTAGE - Lundi soir, l’association Ticket for Change organisait à Paris une grande soirée pour "(re)donner du sens à son travail". La thématique séduit : 1.000 personnes étaient présentes au Bataclan. LCI aussi.

Le sens au travail ? La question passionne ! En masse ! Au point qu’ils étaient plus d’un millier à se mobiliser lundi 18 mars au soir – un lundi soir ! -, pour répondre à l’invitation de l’association "Ticket for Change", qui organisait, au Bataclan, une grande soirée sur le sujet. 


Dans la salle, quelques têtes blanches mais surtout beaucoup, beaucoup de jeunes, filles et garçons. Solène et Maud, 25 et 24 ans, sont venues entre copines. Accrochées, sur les réseaux sociaux, par le titre de la soirée. Elles commencent leur vie active, et déjà se questionnent. L’une est "designer dans le digital", l’autre est "graphiste print et digital". Des jobs qui, sur le papier, leur plaisait. Mais Maud, grande boîte, évoque son "ennui au travail", "le fait de ne pas avoir assez de missions... Je ne me sens ni utile, ni reconnue". A l'opposé, Solène est dans une start-up. Elle, c'est la politique de l'entreprise qu'elle évoque ! "Pour moi, les relations humaines, les valeurs que porte l’entreprise sont aussi importantes que le reste. Et je ne suis pas sûre de m'y retrouver." 

C'était très loin du réel, il y avait beaucoup de politique, de lobby"Valentin, qui a quitté Engie pour fonder Boldcolde

A voir le Bataclan si rempli, ça saute aux yeux : elles ne sont pas seules à se poser la question. A peine plus loin, deux trentenaires sirotent leur bière. Alicia est venue chercher des pistes pour l'association dont elle s'occupe, Cojob, qui permet aux gens de chercher collectivement un emploi : "La crise du sens, on la voit partout ! Notre cible, ce sont des personnes d’une trentaine d’années, qui ont eu une première expérience professionnelle et qui se posent la question des valeurs qu’elles mettent dans leur travail, de l’utilité, de leur impact." 


Dans cette quête de sens, certains sont plus avancés. Pierre, Salomé, Mathieu et Valentin, à peine la trentaine, profils de bons diplômés, ont tous quitté leur précédent job. Valentin travaillait chez Engie. Le nez dans les prévisions macro économiques ou études de marché. "C’était très loin du réel. Il y avait beaucoup de politique, de lobby, je ne me sentais pas très utile." Il a claqué la porte et a monté BoldCode, qui développe des logiciels et vise à former et maintenir des talents au Népal.  Mathieu était, lui, dans une entreprise dont "le but était de faire du chiffre et de la croissance, les employés étaient oubliés, j’avais besoin de travailler pour une cause qui me touche". Il a lancé Chefmarco, un programme de trois mois pour "tomber amoureux de la cuisine végétale".  Et depuis, tous les jours, il "kiffe" : "On fait de la bouffe, c’est ce que j’adore, les clients sont trop contents et en plus, on sait qu’on change leur vie !" 

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Alors, heureux ? Quand l'injonction du bonheur surgit au travail

Il y a beaucoup d’enjeux de société et les gens se demandent quel est leur rôle là-dedansSalomé, co-fondatrice du Drive tout nu

Les jeunes, ces jeunes diplômés, se questionnent, c’est un fait. N’hésitent plus à donner un coup de pied, à ne pas se couler dans le moule, et si besoin, partir ailleurs quand ils réalisent qu’ils ne pourront pas l’accomplir dans l’entreprise. Comme Pierre, qui a créé avec Salomé Drive tout nu, un drive zéro déchet. "Pendant mes études, j’avais déjà envie d’avoir un impact. Je voulais faire de l’humanitaire. Mais j’ai été très déçu de la forme que cela pouvait prendre. J’avais envie d’agir sur cette question des déchets et créer en parallèle une société dans laquelle on peut mettre du sens."

 

Est-ce générationnel ? Salomé hoche la tête. "Cela va au-delà de la génération Y. Il y a beaucoup d’enjeux de société sur lesquels agir et une partie des gens se demandent quel est leur rôle là-dedans." Valentin abonde : "On a la chance d’avoir fait de bonnes études, et d’être né à une époque où il n’y a aucun risque à se lancer. Il y a tellement de jeunes diplômés qui sont déprimés dans leur quotidien, et qui n’osent pas… Il faut essayer ! Au pire, on claque un peu ses économies, mais bon, on est heureux !"

On va passer 80.000 heures de notre vie au travail. Qu’est-ce qu’on en fait ?Alexandre, de Take for Change

Et c’est ce que disent, sur la scène du Bataclan, ces intervenants qui défilent, entre le mode stand-up et grand spectacle, grosse musique, gros spots, grand sourire, grande énergie. Des témoignages de salariés et surtout de jeunes entrepreneurs qui racontent comment ils ont réinventé leur vie. Comment maintenant, ils sont "heureux de se lever le lundi matin". Ils parlent d’"éveil de conscience", d’"activer les talents", de devenir "entrepreneur du changement". Un jargon "énergie positive", entre l'incantation et le rite initiatique, mais qui emporte, c’est sûr. Qui donne envie de s’enthousiasmer avec les autres. Et d’ailleurs ça marche : ça crie, ça applaudit, ça rigole dans la salle.


L’association fête ses 5 ans ce soir, alors autant faire la fête. On est loin du séminaire d'entreprise, c'est sûr. Dans un coin, Alexandre Chervet, en charge du développement de Ticket for Change, nous explique : "Le point de départ, ce sont tous ces défis sociaux et environnementaux qui se présentent à nous. A côté, on va passer 80.000 heures de notre vie au travail. Qu’est-ce qu’on en fait ? Nous disons : 'Mettons nos talents au service de la résolution de ces défis'. Nous pensons qu’il est possible de réconcilier le monde économique et ces enjeux". Pour aider les gens à trouver leur voie, l’association agit via plusieurs leviers : podcasts, séminaires en ligne ou encore développement d'un projet d’entreprenariat social. Sur scène, Mathieu Dardaillon, co-fondateur de l’asso, dit la même chose : "Croyez en votre rêve, en votre potentiel ! Dans quel monde avez-vous envie de vivre ? On a tous quelque chose d’unique à apporter au monde. Partagez votre folie !"

Il faut arrêter de faire un truc la journée qui détruit tes valeurs. Genre je bosse chez Monsanto, mais j’y vais en véloCyril Dion, réalisateur de Demain

C'est aussi ce que dit Cyril Dion, le réalisateur du film Demain, qui justement arrive sur scène. Un peu la star de la soirée, et à raison. L'homme raconte son parcours un peu cassé, bricolé, brinquebalé dans sa quête de sens.  "Aujourd'hui, je fais des films, j'écris des livres. J'ai la vie dont je rêvais quand j'avais 13 ans. J'y suis parvenu à 37 ans, en passant  par un burn-out et par du militantisme sacrificiel parce qu'on peut aussi se consumer à chercher trop de sens et à croire qu'on va sauver le monde...", dit-il. Il est mordant, frontal, cash. 


Il interroge, aussi, sur les enjeux, notamment le réchauffement climatique. Et questionne : "Il reste combien de temps, si vous faites un métier que vous aimez bof, pour faire des choses extraordinaires ?", lance-t-il. "8 heures sur un écran, une heure dans les transports ? Pour moi, le début de la révolution est de regagner ce temps. Il faut arrêter de faire un truc la journée qui détruit tes valeurs, comme 'je bosse chez Monsanto, mais j’y vais en vélo'".

"Et dire que j'ai failli ne pas venir"Un participant

Alors oui, changer, avoir un impact, n’est pas toujours facile. Cyril Dion le reconnaît : "On a un crédit sur le dos, une famille, une sorte de conditionnement où l'on nous explique qu’on ne fait pas toujours ce qu’on veut. Mais quel est le but de l’existence ? Est-on sur cette planète pour bosser toute la journée pour consommer, puis passer son  week-end à ranger tout ce qu’on a acheté ?" Il finit, comme une incantation : "Trouvez  le moyen de changer ! Si vous avez un travail, ce n'est pas grave ! Commencez par vous mettre à 4/5e,  récupérez ce temps-là, imaginez un projet,  faites-le le week-end, construisez quelque chose, créez !".


Et alors que s'élance sur scène les trépidants musiciens du Yalta Club, un groupe rock qui "donne du sens à la musique", chacun semble se questionner. Pas facile, en effet, comme le dit Mathieu, d’écouter "sa voix intérieure", d’"avoir le courage d’aller à contre-courant". Mais justement, cette soirée, c’était un "shoot de motivation", et "d’inspiration", sorte de célébration, où l'on vous rappelle qu'il faut, chaque jour, se "consumer", se "sentir vivant", faire des "trucs passionnants". Et ça parle. A côté, un garçon, l'air d'avoir 18 ans, applaudit férocement : "Et dire que j’ai failli ne pas venir !"

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